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Blogres - Page 5

  • Refroidissement climatique

    Par Pierre Béguin

    Le Journal des Goncourt est un de mes livres de chevet. Depuis 30 ans, il se passe rarement une semaine sans que je n'en lise au moins une dizaine de pages (et comme il y en a plus de 3000!)...

    En date du 11 juin 1872 (il y a donc 150 ans presque mois pour mois), je trouve cette phrase dont le contexte est l'un de ces fameux dîners de Magny (dans la salle en-dessous, Victor Hugo donne aussi un dîner pour la 100e représentation de Ruy Blas) où Edmond de Goncourt (son frère Jules est mort exactement deux ans plus tôt) énumère les sujets de discussions à la mode qui émaillent le dîner. Et parmi ces thèmes d'actualité, celui-ci: " On parle du refroidissement du globe dans quelques dizaines de millions d'années".

    Quelques dizaines de millions d’années! Quelle belle époque que celle où la propagande n’instrumentalisait pas encore (ou si peu) les peurs primaires des populations! Mais nous nous concentrerons dans ce billet sur l’autre point soulevé dans la phrase de Goncourt: en 1872, la doxa était donc au refroidissement climatique.

    En réalité, entre 1872 et 2022, les scientifiques – ou ceux qui se nomment maintenant des climatologues – ont annoncé au moins aussi souvent un réchauffement (essentiellement dans la première moitié du XXe siècle) qu’un refroidissement (essentiellement dans la seconde moitié du XXe siècle). Et le plus surprenant, c’est que, dans les deux cas, il suffit d’inverser «réchauffement» et «refroidissement» pour obtenir les mêmes discours, tenus parfois par les mêmes personnes, soutenus par les mêmes arguments qui semblent simplement retournés comme un gant.

    Petit survol historique:

    Le 24 juin 1974, le magazine Time annonçait un nouvel âge glaciaire. Newsweek lui emboîtait le pas le 28 avril 1975, suivi de National Geographici en 1976. Le 3 avril 2006, le Time remettait çaii. En 1977, le fameux climatologue Stephen Schneider, le même qui brandira plus tard le spectre d’un réchauffement climatique catastrophique, cosignait un livre alertant sur un nouvel âge glaciaireiii. Peu avant, dans un ouvrage de Lowell Ponteiv de 1975, il déclarait: «Le refroidissement planétaire place l’humanité devant le plus important défi social, politique et d’adaptation que nous ayons eu à relever depuis 110'000 ans (sic!). L’enjeu des décisions que nous prenons à son sujet est d’une importance capitale: notre survie, celle de nos enfants, celle de notre espèce. (cité in: Plimer, 2009, Heaven and Earth: Global Warming, the Missing Science, Taylor Trade Publishing.).

    Plus largement, voici un florilège de ce qu’on pouvait lire dans les années 1970:

    - «Le refroidissement continuel et rapide de la terre depuis la seconde guerre mondiale est en rapport avec l’augmentation de la pollution de l’air associée à l’industrialisation, à la mécanisation, à l’urbanisation et à l’explosion de la population»v.

    - «Le refroidissement actuel a déjà tué des centaines de milliers de personnes. S’il continue, et si personne ne prend des mesures énergiques, il provoquera une famine mondiale, un chaos généralisé et même une nouvelle guerre mondiale. Tout cela pourrait survenir avant l’an 2000»vi.

    - «Si la tendance actuelle se poursuit, le monde sera confronté en 1990 à un refroidissement moyen des températures d’environ 4 degrés, et même de 11 degrés d’ici l’an 2000… C’est environ le double de ce qui serait nécessaire pour nous plonger dans un nouvel âge glaciaire»vii.

    - «Nos calculs suggèrent un refroidissement global jusqu’à 3,5 degrés. Une telle baisse de la température moyenne terrestre, si elle se poursuivait sur quelques années, suffirait à déclencher un nouvel âge glaciaire»viii.

    - «Le climat présente actuellement des symptômes alarmants. Il y a tout lieu de craindre que la Terre subira un refroidissement dramatique de ses températures au cours des cent prochaines années»ix.

    De fait, avant l’entrée en scène du GIEC, la menace était surtout celle du refroidissement. Pour les références ci-dessous, je me réfère au livre de Jean-Claude Pont Le vrai, le faux et l’incertain dans les thèses du réchauffement climatique, Impressum, 2017. Par exemple, à la page 25: «Dans le livre de Le Roy Ladurie, on lit ceci: de 1951 à 1970, période de rafraîchissement; "on peut l’exemplifier par le grand hiver de février 1956 tuant les oliviers et laissant derrière lui une traînée de 8000 morts supplémentaires", ou par "le très grand hiver de 1962-1963, (…) avec 30000 morts additionnels"; "l’hiver du siècle, 1962-1963".

    Rappelons tout de même que cette période très froide, et cette peur d’un refroidissement climatique aux conséquences catastrophiques, survient dans les trente glorieuses, en pleine montée du C02, accusé pourtant d’être le grand Satan du réchauffement. Eh oui! Il y a 50 ans à peine, la conviction refroidiste était partagée par la majorité des météorologues. La page 64 du journal Newsweek du 28 avril 1975 en représente un exemple édifiant. En voici un morceau de choix traduit par Jean-Claude Pont, et qui figure à la page 27 du livre cité plus haut:

    «Il y a des signes continus de ce que le système du climat a commencé à changer dramatiquement et que ces changements pourraient présager un déclin drastique dans la production de la nourriture, avec de sérieuses implications politiques pour chaque nation de la terre. La chute de la production de la nourriture pourrait commencer rapidement, peut-être déjà dans dix ans. Les preuves (évidences) à l’appui de ces prédictions ont maintenant commencé de s’accumuler si massivement que les météorologues peinent à se tenir au courant (…)

    Les météorologues ne sont pas d’accord sur la cause et l’étendue de la tendance au refroidissement [je souligne] mais ils sont presque unanimes sur le fait que cette tendance réduira la productivité pour le reste du siècle. Si la profondeur du changement climatique est au niveau de certaines craintes pessimistes, les famines qui en résulteront pourraient être catastrophiques. La National Academy of Sciences prévient qu’un changement climatique majeur [sous-entendu, un refroidissement, donc] contraindrait à des ajustements économiques et sociaux sur une large échelle du monde (…)

    Une étude complétée l’année dernière par le Dr Murray Mitchell de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) révèle une baisse d’un demi-degré en moyenne, pour la température de l’hémisphère nord entre 1945 et 1968 (…)

    Les climatologues sont pessimistes sur le fait que les leaders politiques entreprennent quelque action positive que ce soit pour compenser le changement climatique, ou au moins pour en atténuer les effets (...)»

    Au fond, les climatologues et leur pseudo savoir ne diffèrent guère de ces montagnards valaisans de Fiesch et Fierschertal qui, tous les 31 juillet depuis trois siècles, ont pour coutume de se rendre en procession vers une chapelle de la forêt d’Ernerwald pour implorer Dieu de les protéger des menaces que le glacier d’Aletsch, le plus grand de l’arc alpin, fait peser sur eux. Jusqu’en 2012, ils ont prié le Seigneur d’intercéder contre le refroidissement climatique et l’avancée du glacier. Depuis dix ans, leur prière a changé de sens: Dieu est désormais appelé à l’aide pour contrer le réchauffement climatique et la fonte du glacier qui s’ensuit.

    Refroidissement, réchauffement, même religion, mêmes superstitions, mêmes prédictions démenties par le temps, et pourtant sans cesse renouvelées. J’avance cette hypothèse: le dénominateur commun pourrait bien se situer dans la crainte - justifiée celle-ci – d’une surpopulation galopante. Quand nous aurons réellement intégré cette donnée – au lieu de la refouler dans la Bien-pensance – nous cesserons d’incarner nos peurs dans les variations climatiques et la montée du C02. Ce qui ne semble pas pour aujourd’hui, ni même pour demain.

    Pour preuve: des astronomes russes de l’Institut de physique solaire et terrestre d’Irkoutsk ont déduit récemment, à partir d’une analyse des cycles des taches solaires pour la période 1881-2000, que le minimum du cycle séculaire de l’activité solaire tombera dans le prochain cycle en 2021 – 2026. Bref, pour la faire courte, que la terre va être confrontée à une lente diminution des températures qui conduira à un gel profond vers 2050 ou 2060, et qui durera une cinquantaine d’années, selon la théorie de la périodicité d’évolution des températures de soixante ans mise au jour par N. Scafetta, et appuyée par d’autres théories dont je vous passe les détails mais qui vont toutes dans le même sens.

    Que celles et ceux qui me lisent et qui habitent dans le Haut-Valais préviennent les paysans montagnards de Fieschertal d’inverser à nouveau leurs prières au 31 juillet: le glacier d’Aletsch pourrait bientôt reprendre du volume.

    Et ce n’est pas forcément une bonne nouvelle: les périodes de refroidissement ont toujours été les plus meurtrières, au contraire des périodes de réchauffement – et même d’augmentation du C02 – favorables à la production céréalières et propices au développement du commerce et du bien-être. Que je sache, il y a moins d’habitants en Sibérie ou au Pôle Nord que dans des régions plus clémentes, voire très chaudes. Quant à mes connaissances labellisées réchauffistes, je ne les vois pas passer leurs vacances à Mourmansk ou à Vladivostok, mais s’en aller allègrement suer sur une plage du sud à 40 degrés à l’ombre, tout en s’alarmant d’une augmentation d’un seul degré répertoriée entre 1872 et 2022.

    Il y a des gens bien singuliers...

     

    P.S. Quelqu'un pourrait-il me donner des nouvelles de Greta? Je commence sérieusement à m'inquiéter.

     

     

    i Matthews S.W. 1976: What’s happening to our climate? National Geographic 150: 5 576-615

    ii Voir les listes de publications in: http://www.populartechnology.net/2013//02/the-1970s-global-cooling-alarmist.html

    iii Schneider S. and Mesirow L.E. 1977: The genesis strategy Climate and global survival, First Delta

    iv Ponte L. 1975: The cooling. Has the next ice age already begun? Can we survive it? Prentice Hall

    v Ehrlich P.R. et Holdren J.P. Global Ecology: Reading Towards a Rational Strategy for Man, Paperback 1971

    vi Lowell Ponte, The Cooling, 1975

    vii Kenneth E.F. Watt on Air Pollution and Global Cooling Change, Earth day, 1970

    viii S. Schneider, fondateur du journal Climate Change et auteur principal du GIEC 2001, in Science, 1971

    ix L’Académie des Sciences américaines, 1975

  • Un pavé dans l'amour (Roland Jaccard)

    par Jean-Michel Olivier

    Roland Jaccard nous a quittés, volontairement, en septembre dernier, à la veille de son quatre-vingtième anniversaire. il l'avait annoncé : il a tenu parole. Mais ses livres demeurent, avec leur humour et leur dérision, leur implacable intelligence et la fluidité de leur style, inégalable.

    On ne remerciera jamais assez Michel Moret, patron des éditions de l'Aire, et Serge Safran, l'éditeur français de Jaccard, de rééditer aujourd'hui l'un de ses derniers livres, Le monde d'avant, tiré de son immense journal intime (de 1983 à 1988). Ce livre fut, sans conteste, l'un des plus importants de l'année dernière. 

    On savait tout, déjà, de Roland Jaccard : son goût pour les jeunes femmes (de préférence asiatiques avec une petite frange) ; sa fréquentation des piscines estivales (Deligny, Montchoisi, Pully) ; ses amitiés ambivalentes (Michel Contat, François Bott, Gabriel Matzneff) ; son goût pour la paresse et le suicide, les aphorismes, les citations d'auteurs maudits ou inconnus ; ses maîtres à penser (Cioran, Amiel). On savait aussi qu'il avait dirigé une collection, devenue prestigieuse, aux PUF, en éditant Frédéric Pajak et André Comte-Sponville, entre autres. On savait tout cela, oui, et pourtant Le Monde d'avant (Journal 1983-1988)* nous le rend encore plus familier et passionnant.

    images.jpegCe n'est pas la première fois que RJ nous livre des fragments du Journal intime qu'il tient depuis près de 60 ans. Il nous en a déjà donné des miettes, toujours organisées autour d'un thème ou d'une rencontre, reconstruites, pourrait-on dire, par ce grand manipulateur cynique et enjoué qu'est l'auteur qui aime à revisiter ses souvenirs et ses amours passées (à la machine, dirait Souchon). Le Journal qu'il publie aujourd'hui, plus de 800 pages (!), est un véritable pavé dans l'amour. Et il se lit comme un roman.

    « Lorsque je m'analyse, je vois bien que je suis un homme qui digère mal, un homme de ressentiment, un homme fatigué qui ne goûte de la vie que ce qu'elle lui offre de funèbre, mais j'éprouve également vive nostalgie pour cette « grande santé nietzschéenne » qui nous fait dire « oui » à toutes choses et bénir chaque moment de notre existence. » 

    Ce Monde d'avant, qui comporte tous les défauts et les qualités d'un Journal intime (dont le modèle indépassable est le fameux Journal du genevois Henri-Frédéric Amiel**, 17'000 pages, souvent imité, mais jamais égalé), navigue entre la vie mondaine de l'auteur, ses amitiés, les anecdotes savoureuses, les réflexions profondes, etc. Bref, comme tout journal intime, celui de RJ cherche une cohérence dans une vie chaotique : l'essentiel étant de rester au plus près de ce noyau obscur (et instable comme le vif argent) qu'on appelle l'identité. 

    Si chaque diariste cherche dans le Journal intime qu'il tient fidèlement tous les matins un centre de gravité, le point d'ancrage de ce Monde d'avant c'est L. — autrement dit Linda Lê, la jeune femme avec laquelle il partage sa vie. Si le lecteur échappe à leur première rencontre (qui a lieu avant le début du livre), il suit pas à pas, jour après jour, et surtout nuit après nuit, les amours de ce couple interlope formé d'un grand adolescent cynique (de 42 ans) et revenu de tout, grand lecteur de Cioran et de Schopenhauer, amateur de nymphettes et de parties de ping-pong, et d'une très jeune femme qui veut devenir écrivain (et qui va devenir un très bon écrivain).

    Étrangement, quand on connaît le goût de RJ pour l'échec (une vocation) et les amours désenchantées, voire décomposées, il vit ici, dans ceMonde d'avant, une sorte d'état de grâce. Gabriel Matzneff lui rappelle souvent, d'ailleurs, la chance qu'il a de vivre avec un ange (en est-il conscient ?). Et ces pages, qui sont pourtant du pur Jaccard, relèvent aussi d'une sorte d'hymne à l'amour, joyeux et débridé — hommage sincère à une femme aimée qui sait le remettre à sa place : «Comme je demandais à L. quelle opinion les gens en général ont de moi, elle me répondit : « Si j'étais toi, je ne leur demanderais pas… » C'est pour ce genre de réplique qu'on aime une femme. » 

    Ce Monde d'avant, c'est le monde de l'amour et de Linda, le monde de la légèreté, des rencontres intempestives, des lectures importantes, des voyages à Vienne ou à Lausanne, et aussi des amitiés fidèles (car RJ est fidèle en amitié). Son père spirituel, on le sait, s'appelle Cioran, qui l'invite à dîner, lui fait lire les épreuves de ses livres, le complimente ou le morigène pour ses écrits. Ce sont de très belles pages que l'auteur consacre à cette complicité littéraire exceptionnelle. Il y a aussi Michel Contat, l'autre Suisse de Paris, le confident — le frère ennemi. Pas un jour sans qu'ils se téléphonent ou s'écrivent, partagent leurs soucis d'hypocondriaques, se vantent de leurs prouesses sexuelles (souvent imaginaires) ou déplorent la médiocrité intellectuelle qui s'installe en France avec l'arrivée au pouvoir des socialistes. Il y a encore François Bott, le responsable du « Monde des Livres » auquel RJ collabore en tant que chroniqueur depuis des années. On entre, ainsi, dans le cerveau du monstre, avec quelques figures de proue comme Bertrand Poirot-Delpech, Josyane Savigneau, Jacqueline Piatier, etc. RJ en fait une description à la fois comique et désabusée — et l'on voit à quelle sauce la littérature, française surtout, est accommodée pendant ces années-là (1983-1988). 

    Le Monde d'avant rend justice, également, à une amitié ancienne, devenue aujourd'hui inavouable. L'été, RJ passe l'essentiel de ses journées à la piscine Deligny, cette ancienne piscine flottante amarrée à la rive gauche de la Seine et qui coula en 1993, où il retrouve Gabriel Matzneff (et parfois Vanessa Springora). Bains de soleil, parties de ping-pong, échanges de propos oisifs et blasés — l'air du temps de ces années-là est parfaitement restitué par la plume maniaque de RJ dont l'ambition est de parler des choses graves avec légèreté et des choses légères avec gravité. Une fois de plus, le diariste frappe juste, droit au cœur, aux tripes, avec le souci constant de la vérité — même et surtout si elle fait mal. L'auteur a le goût de la provocation et trempe souvent sa plume dans le vitriol.

    Curieusement, ce Monde d'avant, qui annonce l'entrée de la censure dans les journaux, la médiocrité à la télévision, l'insignifiance sur les ondes et dans la littérature, le règne aveugle de la morale à quatre sous et du politiquement correct, ressemble comme un frère au monde d'aujourd'hui. On dirait que nous n'en sommes pas sortis. Le grand mérite du Journal de RJ est de nous le rappeler : le monde change peu, le conformisme menace, la liberté perd des plumes chaque jour… 

    On peut lire ce gigantesque Journal comme le portrait à l'eau-forte d'une époque, avec ses beautés et ses vices, ses tentations et ses tourments, son insouciance et ses angoisses. On peut le lire enfin comme le mausolée d'un amour disparu, où flotte un parfum entêtant de nostalgie et de mélancolie, subtilement rendu par les mots d'un écrivain épris de vérité et de franchise. 

    * Roland Jaccard, Le Monde d'avant, journal 1983-1988,Serge Safran éditeur, 2021.

    ** Henri-Frédéric Amiel, Journal, l'Âge d'Homme.

  • Les rêves d'Anna

    Par Anne Brécart

    Ecrivaine, traductrice, philosophe, lectrice assidue et passionnée, Anne Brécart aime explorer des contrées inconnues même si, physiquement, elle a vécu la plus grande partie de sa vie à Genève. Elle a traduit une dizaine d’auteurs suisses de langue allemande, elle a publié sept romans, un livre pour enfants, et participé à plusieurs ouvrages collectifs  (Regards croisés sur Genève; Les Moments littéraires,  Amiel et compagnie; Tu es la sœur que je choisis). Elle organise des ateliers d’écriture et des cafés philosophiques.
    Après Frédéric Wandelère, nous sommes heureux de l’accueillir dans Blogres.

    Cinq destins de femmes plus un chapitre non écrit pour une enfant qui vient de naître constituent le roman de Silvia Ricci Lempen, Les rêves d’Anna, dont les héroïnes ne sont liées ni par un lien généalogique, ni un lien causal. 
    Le premier récit, celui de Frederica se déroule au 21e siècle, le dernier, celui d’Anna, au début du 20e. Géographiquement ces femmes vivent en Europe entre l’Italie, l’Ecosse, la France et la Suisse. Mais alors qu’est-ce qui les rassemble sous le titre Les rêves d’Anna? Chacune d’elles se confronte d’une manière ou d’une autre à la place assignée à la femme par la société ou l’Histoire. Chacune d’elles y répond d’une manière différente mais aucune ne s’y conforme. D’où vient cette force qui fait dévier les êtres de leur rôle, d’où vient l’élan que trouve chacune de ces femmes? Chacune est visitée à un moment ou un autre du récit par la figure de la reine peinte par Aloïse. Figures de l’art brut, les reines d’Aloïse sont émouvantes tant elles semblent incarner le désir d’être aimées qui est aussi grand et noble qu’il est fragile et enfantin. 
    Cette aspiration à l’amour se présente sous d’autres traits pour Frederica, Sabine, Gabrielle, Clara et Anna. Chacune est appelée et chacune suit sa voie. La destinée de Frederica, qui est celle qui est la plus proche de nous dans le temps, épouse les difficultés d’une génération ballottée entre petits boulots et grandes révoltes. Elle finira par rencontrer un étudiant grec qui lui fera perdre la parole. Sabine, qui a participé à la même manifestation féministe que Frederica, tombe amoureuse de son professeur marié. Gabrielle, la femme de l’amant de Sabine, retrace les difficultés d’une liaison homosexuelle dans la bourgeoisie de Province en France. Chaque nouveau récit est provoqué par une rencontre avec la femme plus âgée qui sera l’héroïne du récit suivant. 
    Il est tentant d’imaginer qu’Anna, fille d’un notable romain, reléguée aux seconds rôles parce que femme, est la matrice de ces consciences féminines. Les rêves qui, pour elle, sont aussi réels que la vie vécue lui ouvrent le chemin et lui donnent la force d’imaginer une existence propre en décalage total avec les attentes de son milieu. Elle épousera l’homme qu’elle aime, travaillera et ira vivre dans le pays de son choix. Elle insufflera par le biais de lettres écrites à l’encre verte, le courage de la liberté à celles qui viendront après elle, preuve que les mots revêtent une importance majeure pour toutes ces femmes comme pour l’auteure.
    Silvia Ricci Lempen, sans jamais tomber dans le manichéisme simplificateur, suit avec passion et tendresse ses héroïnes qui toujours font le choix de la liberté et de l’amour quel que soit le prix à payer. Ce roman est également une méditation sur la transmission de la liberté qui ne peut se faire que de manière paradoxale, souterraine et mystérieuse. 

    Les rêves d’Anna, Silvia Ricci Lempen, Éditions d’En Bas, 2019

  • Des lubies et des pronoms sujets

    Par Frédéric Wandelère

          Il faudrait peut-être séparer les pronoms sujets nouveaux-nés «iel, ielle, iels, ielles», de l’écriture dite inclusive, puisque l’inclusion, qui ne concerne pas le neutre grammatical, se contente de fusionner le masculin avec le féminin au moyen du point dit médian. Il faudrait… néanmoins, vu l’incertitude liée à un genre dit «autre», peut-être neutre, mais ce n’est pas absolument sûr, l’écriture inclusive pourrait apporter ses lumières et secours dans les zones et situations obscures où ces pronoms devraient prochainement gigoter, s’ils survivent à leur naissance. Ainsi, il – faut-il dire iel? – paraîtrait raisonnable d’écrire et d’orthographier: «iel est venu.e», ou «ielle est venu.e», l’accord inclusif du participe passé joignant le féminin au masculin. «Iel» apparaissant comme un neutre de type masculin n’excluant pas le féminin, et «ielle» comme un neutre de type féminin n’excluant pas le masculin, l’un et l’autre pourraient convenir à un genre «autre». La neutralité, ici, commande une souplesse pacifiante et le «vivre ensemble» de trois genres, une indistinction de tolérance, accueillante à toutes les formes du neutre, du simili-neutre, du pseudo-neutre et du non-neutre, «trans», «cis» ou autre.

          Il semble en outre que ces «iel, ielle, iels, ielles» soient issus d’une copulation inclusive, «il» se combinant avec «elle» pour donner un premier embryon inclusif: «i.elle», lequel s’est divisé en quatre cellules: «iel, ielle, iels et ielles». La division cellulaire s’est opérée par l’effacement du point médian et la réintégration des genres du français génétique, masculin et féminin. Les marques du pluriel, de leur côté, n’ont jamais été éliminées par l’inclusivisme.

          Il m’est difficile de trouver quelque lumière sur l’affaire de ces «iel.le.s» car, malgré tous les journaux, toutes les revues, tous les livres, toutes sortes de publications régulièrement parcourus et consultés, je n’ai jamais vu employée l’une ou l’autre des quatre formes de ce pronom sujet. En revanche il en est amplement question soit idéologiquement soit humoristiquement. Les blagues se sont, en effet, multipliées: «Iel mon mari!», «Iel m’est tombé sur la tête», «Iel fait chaud» voire «Iel.le fait chaud.e», impliquant, dans ce dernier cas, les secours exprès de l’inclusivité. Aussi me suis-je demandé où Le Petit Robert était allé chercher, sinon trouver, ses exemples. Serait-ce dans ces blagues?

          Si le Robert se permet d’adopter par idéologie, aujourd’hui, des «iel.le.s» non attestés dans l’usage, du temps d’Alain Rey, il pouvait se montrer buté, se crisper sur des emplois répandus, innombrables, qu’il refusait catégoriquement d’enregistrer comme français de plein droit, pour des raisons de purisme linguistique et poétique ! Exemple : l’emploi du mot «pied» au sens de syllabe en poésie. J’ai pourtant relevé cet emploi dans les textes d’illustres poètes, Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, Claudel, Aragon, Ponge, Queneau, Bonnefoy, Réda, et chez les grands prosateurs : Proust, Larbaud, Green, Gide, Caillois, Mauriac, Paulhan, Roudaut, Michon… À suivre et croire le Robert, ces écrivains feraient «abusivement» usage du mot «pied»! «Abusivement»! Ces Maîtres, si distingués, si estimables qu’ils soient à nos yeux, abuseraient, selon le Robert, de la langue française et emploieraient les mots de leur spécialité à tort et à travers! Un peu de décence, à défaut de modestie, ne gênerait pas!

          Il arrive donc au Robert de dérailler. Mais ses idiosyncrasies, ses lubies, ses fantaisies de parti pris restent statistiquement insignifiantes: quelques bévues à peine pour soixante mille entrées! Ces menues aventures extra-conjugales, certes peu discrètes, ne menacent pas le mariage pour le reste heureux du Robert avec sa Langue française! Mais elles font tache et ne s’oublient pas!

     

     

     

     

  • La Pensée des poètes

    Par Frédéric Wandelère

          On dit les poètes rêveurs. C’est un lieu commun; ce qui laisse entendre qu’ils n’ont pas les pieds sur terre. N’empêche qu’il leur arrive de mieux voir la réalité que les réalistes, les économistes, les juristes et tout ce que le monde, ou la société, fabrique de sérieux.

           Un exemple? Celui de Paul Claudel, ambassadeur de France à Washington de 1927 à 1933, qui discerne dès 1928 les causes de la crise de 1929 et voit dans le «tempérament spéculatif qui existe [aux États-Unis]» l’annonce de ce qui sera «une catastrophe pour le monde entier». Une partie de la correspondance de l’ambassadeur Claudel avec son ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand, publiée en 2009 (La Crise. Amérique 1927-1932, Correspondance diplomatique, Éditions Métailié), montre un poète d’une lucidité et d’une vista infaillibles, analysant la balance des paiements et les faits, observant l’économie, la production industrielle, les jeux de la finance, la situation sociale, les comportements et en déduisant les conséquences, ce que les banquiers, les professionnels de l’économie et de l’argent ont été incapables de concevoir. Ils avaient la science, une science partielle, peu synthétique, mais pas l’imagination dont parlent admirablement Baudelaire et Valéry, ni la culture qui la soutient et parfois y supplée.

           Dans un domaine plus directement politique, on admirera autant la lucidité et la haute tenue morale de Pierre Jean Jouve, gaulliste de la première heure, ou celle de Pierre Emmanuel. Même observation pour Georges Séféris, poète et diplomate, lequel garde toute sa lucidité dans le foutoir grec des années catastrophiques qui précèdent et suivent l’agression italienne et l’occupation allemande, comme le montrent les pages récemment traduites de ses Journées 1925 – 1944 (Le Bruit du Temps éditeur, 2021)... Il sera prix Nobel en 1963 – mais le prix ne récompensait pas sa lucidité politique!

           On alléguera bien entendu des contre-exemples. Le plus fameux est celui d’Alexis Léger, secrétaire général du Quai d’Orsay jusqu’en 1940, Saint-John Perse en poésie. Grand poète assurément, mais grand maître aussi de l’ambigüité et du double langage, qui passera son exil américain à débiner de Gaulle auprès de Roosevelt, à lui mettre les bâtons dans les roues tant qu’il pourra; à se tromper dans ses jugements et ses choix – misant sur Henri Giraud, pour nuire à de Gaulle – aveuglé par sa vanité mais sauvé, ensuite, par sa courtisanerie auprès de Dag Hammarskjöld (qui lui obtiendra le Nobel) et la suprême habileté qui lui permettra, enfumant ses intrigues, de séduire Roger Caillois, puis Jean Paulhan.

           On élargira ces réflexions et constatations en parcourant une anthologie récente et substantielle, La Pensée des poètes (Folio, Essais, Gallimard, 2021) établie par Gérard Macé. Cette pensée, ou ces pensées, s’orientent vers de multiples directions, et touchent à de larges aspects de l’existence et de la réflexion, qu’elle soit éthique et politique (Aimé Césaire, André Breton et Michel Leiris jugeant le colonialisme), biologique (Mandelstam et Darwin), esthétique (Valéry, Leiris), musicale (Réda et le jazz), qu’elle touche à la mode (Baudelaire et le dandysme, et même le maquillage), à la physique (Charles Cros et l’enregistrement des sons), à l’érotisme (Desnos)... les domaines concernés par la pensée des poètes donnent peut-être un vertige kaléidoscopique.

            Difficile de faire la synthèse de ces 59 textes de réflexion. On retiendra particulièrement ceux qui touchent directement à la pratique poétique, à l’écriture, au sens et au mystère de l’invention. La présence polémique y est sensible. Réfléchissant au sens et à la portée de leur art, avisant les pratiques individuelles, les réussites ou les faiblesses de leurs confrères, les poètes aiguisent leur réflexion, affûtent leurs traits: le Breton de 1943, en passant, règle un compte esthétique avec Roger Caillois dont il dénonce des idées de «philistin», ce qui n’était en fait qu’une salve en réponse aux réticences moqueuses de Caillois qui s’amplifieront et s’exprimeront pleinement, en 1944, dans ses Impostures de la poésie. Michaux, plus convaincant, à mon sens, que Breton, saura distinguer dans les œuvres poétiques et les poses d’Eluard ou d’Aragon, ce qui relève de l’invention proprement poétique et ce qui relève des choix prosaïques de l’engagement politique. «Le poète ne fait pas passer ce qu’il veut dans la poésie. Ce n’est ni une question de volonté ni de bonne volonté. Poète n’est pas maître chez lui.» (p. 237) Pourquoi? «Mystérieusement, tel problème social, politique, qui émeut et intéresse l’homme dans la prose de l’existence, si je puis dire, perd, arrivé dans la zone de ses idées poétiques, tout trouble, toute vie, toute émotion, toute valeur humaine. Le problème n’y circule plus, n’y vit plus ou bien il n’est jamais descendu dans ces profondeurs. En poésie, il vaut mieux avoir senti le frisson à propos d’une goutte d’eau qui tombe à terre et le communiquer, ce frisson, que d’exposer le meilleur programme d’entraide sociale.» (p. 238) Le texte est de 1936.

            Vingt-trois grands poètes habitent ce volume. Chacun présenté en deux pages d’une efficacité et d’une originalité maximales, à la hauteur des leçons et de la pensée des Maîtres.

           La Pensée des poètes, Gérard Macé, Folio, Essais, Gallimard 2021

  • Mais jusqu'où s'arrêteront-iels?

    Par Pierre Béguin

    Moi, j’en étais resté naïvement à la querelle sur le sexe des anges, une question qui n’est, par ailleurs, toujours pas résolue et dont tout le monde se fout royalement.

    Décidément, je ne suis pas un bon progressiste. A l’inverse de cette cinquantaine de femmes, diacres ou pasteures, soucieuses de mener une réflexion rejoignant des préoccupations sociétales actuelles, qui, lors de la grève des femmes de 2019, ont dressé une liste de revendications envoyée à l’Église protestante genevoise (EPG). Des revendications comprenant une application stricte, dans tous les supports de communication, de l’écriture épicène, un engagement concret sur toutes les questions LGBTQIA+ et environnementales, à commencer par le réchauffement climatique (j’ai entendu personnellement un pasteur inclure cette problématique dans la prière dominicale), et, last but not least, comme on devait s’y attendre, une réflexion théologique sur la représentation de Dieu au-delà du genre.

    Eh oui! Car Dieu, figurez-vous, est perçu comme un homme, sage, bienveillant, avec une grande barbe blanche, sereinement assis comme un bonze sur un nuage. Et cette image genrée est absolument intolérable. Il faut que cela change, et vite, des fois qu’on pourrait le confondre avec un homme hétéro, blanc, de plus de cinquante ans!

    «Démasculiniser» Dieu de manière à ce que le Tout-Puissant ne véhicule aucun imaginaire genré relève donc de l’urgence ecclésiastique. C’est dorénavant le grand chantier lancé par la Compagnie des pasteurs et des diacres de l’EPG, qui entend plaider pour la possibilité de désigner Dieu par d’autres pronoms que «Il», soit par «Elle» (qui ne ferait alors que renverser la représentation sexuée), soit par «Iel».

    Chouette! Je me réjouis: «Notre Mère qui êtes aux cieux...» ou, mieux encore: «Iel qui êtes au cieux...»

    Voilà donc que le wokisme contamine même le spirituel, que la démarche de déconstruction des stéréotypes s’attaque aussi, de l’intérieur, aux églises, et qu’avec cet air du temps bientôt irrespirable se répand partout comme un gaz pesant le ridicule, la niaiserie, la crétinerie, le grotesque!

    Mais jusqu’où s’arrêteront-iels?

    Comment des théologiens, en l’occurrence des théologiennes, peuvent-iels confisquer la réflexion du Consistoire sur de telles inepties? Comment, par définition, le Tout-Puissant, qui fait du néant une cohérence, pourrait-Il être genré?

    Comment l’Église protestante peut-elle se perdre ainsi à se mêler de politique (elle avait déjà fait campagne pour l’initiative sur les multinationales)? Comment peut-elle s’inscrire dans la mouvance wokiste et introduire en son sein des idées qui, comme un cheval de Troie, a précisément pour objectif d'anéantir ce qu'elle représente? N’aurait-elle plus rien à proposer que de se raccrocher aux idées à la mode, même les plus sottes, quitte à en périr?

    La réponse est simple: comme beaucoup d’autres, ces femmes pasteures et diacres, sous couvert de progressisme, sont les dupes, les idiotes utiles d’une mouvance aux enjeux de laquelle elles n’ont tout simplement rien compris. En attendant, voudraient-elles vider les âmes et leur église qu’elles ne s’y prendraient pas autrement.

    «En tout cas, je peux vous dire avec une certitude quasi mathématique que le premier à s’en foutre, c’est Dieu» (Vincent Schmid, philosophe et pasteur à la retraite).

     

     

  • Parfum de la vie quotidienne (Julien Burri)

    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegGrace est partie, sa blonde épouse au nom prédestiné, ou plutôt elle a disparu, mystérieusement, et le narrateur part à sa recherche,. Les sentiers qu'il emprunte, par les monts et les vaux, les forêts, les collines, le mènent invariablement au Clos, la maison de son enfance, faite de molasse et de tendres souvenirs.

    C'est le prétexte de Roches tendres*, le dernier livre de Julien Burri, journaliste et écrivain. Sa plume est toujours élégante et précise, d'une sensibilité à fleur de peau, et d'une belle puissance d'évocation. La nature, les fleurs, la terre, y sont célébrées avec un réel talent poétique. On rejoint ici la quête d'un Gustave Roud, infatigable arpenteur des collines du Jorat, pour qui les mots de la nature se fondent dans la nature des mots.

    images-1.jpeg« Molasse des mots dans la bouche, les mots tombent en sable avant d'être prononcés. La roche dit la débâcle discrète et le glissement des heures, elle dit l'érosion silencieuse, le roulement des glaciers, le ruissellement des orages, les grains dérobés aux pierriers. »

    Récit poétique plutôt que roman, Roches tendres*restitue —  c'est-à-dire réinvente — les charmes incandescents de l'enfance, dans cette maison de molasse, au pied d'une falaise abrupte. On aimerait bien sûr en savoir davantage sur les occupants de cette maison modeste, mais enchantée. Ils ne sont qu'évoqués (la mère dans sa cuisine, le frère Auguste, le père absent),. Comme Grace, leur ombre plane sur ces lieux de mémoire.

    « Je ne sens ni la poussière, ni les gravats, mais les odeurs d'avant, le parfum de la vie quotidienne se diffuse au-dessus du jardin. »

    Ce court récit se boucle sur lui-même : la maison de l'enfance est vouée à la destruction, avec trax et pelleteuses, mais Grace est revenue. 

    Est-ce à cette condition (l'enfance disparue en poussière) que l'on garde une chance de retrouver la grâce ?

    * Julien Burri, Roches tendres, éditions d'autre part, 2022.

  • Les Maîtres du vent

    Par Pierre Béguin

    « Les technologies vertes – devenir vert – c’est plus gros qu’Internet. Cela pourrait être la plus grosse opportunité économique du XXIe siècle ». (John Doerr (1), « Salvation (and Profit) in Greentech, » TED2007, mars 2007,

     (1) John Doerr est un capital-risqueur, l’un des premiers investisseurs de Google et d’Amazon.

     

    Maitres_du_vent_grand.jpgL’éditeur Bernard Campiche, dorénavant installé à Sainte-Croix, a commencé en fin d’année dernière à publier les œuvres complètes, en version poche (camPoche), de Michel Bühler, le plus connu des habitants de Sainte-Croix. Le second volume, paru en décembre 2021, est un inédit, intitulé Les Maîtres du vent, qui prend justement pour cadre cette commune du canton de Vaud, située dans le district du Jura-Nord vaudois entre Yverdon-les-Bains, Fleurier et Pontarlier. Un titre dont on perçoit dès les premières pages la portée ironique: ces Maîtres du vent ne dominent leur élément que du haut de leur prétention, de leurs mensonges et de leur cupidité.
    De quoi s’agit-il?
    Un parc industriel éolien va s’implanter de gré ou de force (les travaux de défrichement ont débuté l’année dernière) sur les hauteurs dominant Sainte-Croix et l’Auberson. L’acharnement des industriels et des autorités vaudoises à imposer ce projet, malgré vingt ans d’oppositions qui ont déchiré la population, vient du fait que les éoliennes de Sainte-Croix, en tant que plus ancien projet vaudois, sont devenues un symbole: si la résistance citoyenne devait l’emporter, tous les autres parcs prévus seraient remis en question; dans le cas contraire, la voie deviendrait libre pour dénaturer les crêtes du Jura par l’implantation d’une nouvelle espèce d’arbres de 150 mètres de hauteur et dont l’espérance de vie – mais sûrement pas l’exposition de leurs carcasses – ne dépasserait pas vingt ans.
    Les Maîtres du vent est la chronique de cette résistance citoyenne tenue par un membre du conseil communal – Michel Bühler était alors élu socialiste au conseil communal de Sainte-Croix avant qu’il ne démissionnât de l’un et de l’autre–, une chronique qui se transforme vite en une sorte de catalogue de toutes les entorses au processus démocratique qu’une Municipalité, en l’occurrence celle de Sainte-Croix (et derrière elle les investisseurs qui la téléguident), emploie pour s’imposer au conseil communal (contrats secrets, rétention d’informations, politique du fait accompli, manipulations, omissions, mensonges, etc.)
    L’auteur commence par planter le décor: la commune de Sainte-Croix se situe «à une altitude de mille mètres. Presque six mille habitants. Un gros village dans une cuvette, Sainte-Croix, où vit la majorité de la population. Au nord ouest, une longue crête, le Mont des Cerfs. De l’autre côté, un village rue, l’Auberson, et divers hameaux sur le plateaux des Granges. La frontière avec la France court pas loin, dans les forêts de sapins. Autour, des montagnes dont les plus hautes culminent à mille six cents mètres, le Chasseron, le Cochet, les Aiguilles de Baumes.» Autrement dit, des lieux épargnés par la modernité, dont les constructions les plus récentes remontent à cinquante ans au moins.
    Personne, même le plus illuminé des promoteurs, n’aurait l’idée saugrenue de construire une zone industrielle dans un tel décor, et si c’était le cas, il ne se trouverait pas un seul citoyen qui ne s’y opposerait pas aussitôt. Et pourtant, l’idéologie écologique peut être si aveuglante (et les profits qu’elle engendre si importants) qu’une bonne partie de la population ne voit pas d’un si mauvais œil l’implantation d’un parc éolien en un lieu naturel préservé. 
    Car il ne faut pas s’y tromper, l’implantation d’aérogénérateurs, une fois le vert de l’idéologie effacé, c’est ni plus ni moins l’industrialisation des campagnes et des montagnes: pollution du sol (par éolienne, 1500 tonnes de béton, des tonnes d’acier, de fonte, de cuivre et d’aluminium, présents dans la nacelle et le mât), pollution sonore (jusqu’à 40 dBA par éolienne), effets sur la santé des habitants (stress, maux de têtes et dépressions provoqués par les infrasons), des pales qu’on ne peut pas recycler, qu’il faudra enterrer en fin de vie, sur lesquelles se forment en hiver, lorsqu’elles sont à l’arrêt, des blocs de glace pouvant être projetés à trois cents mètres au moment de la remise en marche (gare aux promeneurs et aux skieurs de fond) – à ce sujet, il est prévu de chauffer les pales pour éviter ce risque; avec de l’électricité d’origine nucléaire?
    Seulement voilà! Le plus souvent, l’idéologie verte ne fleurit pas dans nos montagnes et dans nos campagnes, mais dans nos villes, par une espèce communément surnommée bobo, des citadins qui ont parfois acheté un petit bout de terrain et qui s’opposeraient férocement à l’implantation d’éoliennes dans leur arrière cour ou sur les lacs dont ils dominent la vue. Mais du moment que ces grandes hélices tournent loin de leur regard… Qu’ils imaginent pourtant une cinquantaine d’éoliennes sur le Léman, de Cologny à Nyon. Ça vous aurait une de ces gueules!
    Mais je m’égare. Revenons à nos moutons et à Sainte-Croix.
    Ce qui provoque avant tout l’ire de Michel Bühler, c’est le jugement rendu par le Tribunal fédéral suisse (TF), le 18 mars 2021, par lequel le parc industriel éolien prévu sur les hauts de Sainte-croix se voit attribuer l’appellation d’intérêt national. En voici la justification:
    «Les installations de production d’énergie éolienne offrent en effet de la flexibilité de production dans le temps et en fonction des besoins du marché et contribuent de manière significative à la sécurité de l’approvisionnement, en particulier en hiver où la consommation électrique est la plus élevée, en permettant de charger ou de décharger le réseau selon les besoins.» (Je souligne).
    Ah bon! En somme, selon les juges fédéraux qui ont rendu publiques ces insanités – des juges dont le pouvoir est absolu et dont la parole ne peut être contestée – les éoliennes peuvent fournir du courant même lorsqu’il n’y a pas de vent, et fonctionner à volonté, dans les deux sens, comme si elles étaient dotées à leur base d’un petit robinet qu’on pourrait ouvrir et fermer au gré de nos besoins. A moins que, en fait de robinets qu’on ouvre, il ne faille voir là la magie des subventions fédérales qui font tourner les pales et qui assurent la rentabilité de ces engins plus sûrement que le vent. (Pour information, la Confédération assure aux promoteurs un rachat de chaque kilowattheure à un tarif bien supérieur au prix du marché, un cadeau aux actionnaires généreusement financé par vous et moi). 
    «Même les partisans les plus convaincus de l’industrie éolienne, même les lobbyistes les plus grassement payés et les plus acharnés n’oseraient pas publier des âneries comme celles qui sont proférées ci-dessus», s’écrie l’auteur. On le comprend. Tout le monde sait, même le plus ignorant, que l’énergie produite par des aérogénérateurs est une énergie dite intermittente, c’est-à-dire correspondant à des flux naturels qui ne sont pas utilisables en permanence et dont la disponibilité varie fortement sans possibilité de contrôle. Exactement le contraire des affirmations du TF dont les arrêts, aussi ineptes soient-ils, sont pourtant sans appel. «Qu’est-ce donc qui peut expliquer l’existence, ici, d’une telle faute professionnelle? L’incompétence, le manque d’information, le travail de sape des lobbies? Bien sûr, j’hésiterais à ajouter à cette liste de suppositions d’autres raisons...» se questionne légitimement Michel Bühler. (Selon des estimations, on devrait hérisser la Suisse d’au moins 4500 éoliennes pour espérer remplacer les centrales nucléaires, «en priant Dieu qu’il fît du vent» comme le chante Brassens.)
    Sauf que, même incohérent, même mensonger, l’arrêt du TF est un oukase qui sonne le glas des résistants de Sainte-Croix. Quand il est question d’énergie renouvelable, la démocratie s’efface. Aux opposants, il reste la dérision. C’est en ce sens que Michel Bühler se propose de créer une nouvelle ONG répondant au sigle SSF (Souffleurs Sans Frontières), qui serait formée de volontaires ayant pour mission, les jours où Éole paresse ou fait grève, d’aller souffler sur les pales pour les faire tourner. Ainsi, le Tribunal suprême, qui ne peut pas avoir tort, ne sera pas pris en défaut. Car si la réalité se trouve en contradiction avec une affirmation d’une de nos institutions essentielles, dont les arrêts sont sans appel, c’est donc sur la réalité qu’il faut agir. CQFD. Dans les tragédies classiques, celles de Racine particulièrement, cette rédemption à l’envers est celle de Dieu par l’homme. À Sainte-Croix, plus modestement, ce sera celle des Institutions par les citoyens. Patriotes, à vos marques! 
    Michel Bühler précise que certains habitants des villes qui rêvent de polluer les crêtes, jurassiennes ou autres, pourraient être obligés, au vu de leurs opinions, de venir souffler solidairement avec lui. Mais que ceux-ci se réjouissent! Outre la bouche et le nez, les souffleurs, pour éviter au TF le ridicule, pourront mettre à contribution d’autres orifices naturels. Après un bon repas, quel joyeux défoulement! Et l’on verra bien, alors, qui sont vraiment les maîtres du vent! Dernière précision: les animaux sont admis (les vaches souhaitées), et tant pis pour les émissions de CO2!
    Enfin, pour se mettre au diapason des usages en vigueur dans les milieux de l’éolien, il sera observé la même opacité: toute contribution financière à cette ONG salvatrice de nos institutions restera strictement confidentielle. Vous êtes donc tous invités à passer au domicile de Michel Bühler à Sainte-Croix pour glisser vos billets sous sa table.
    Vive la Confédération! Vive le TF!

    Michel Bühler, Les Maîtres du vent, camPoche, 2021

    À écouter aussi la chanson Éoliennes sous ce lien: https://music.youtube.com/watch?v=wu4aHqTM3dI&list=RDAMVMwu4aHqTM3dI

  • Le 8e jour, Dieu créa l'écriture inclusive

    Par Frédéric Wandelère

    (Poète, essayiste, traducteur, Frédéric Wandelère est né et vit à Fribourg. Il a publié à ce jour huit recueils de poésie et traduit des textes de lieder de Schumann, Wolf, Mahler et Schubert. Son goût pour le lied et la voix l'a conduit à réhabiliter en conférence, au Grand Théâtre de Genève, la plus célèbre cantatrice du XXe siècle, Bianca Castafiore. Je suis heureux de l'accueillir dans Blogres.)


    Je me suis demandé si la vogue des mots-valises démocrature : démocratie-dictature qui a très longtemps sévi, notamment dans les journaux et les hebdomadaires, ne préparait pas le terrain à l’écriture inclusive qui associe en un seul mot, moyennant l’insertion d’un point médian, le masculin au féminin : écrivain.e, étudiant.e.s, vert.e.s avec quelques situations problématiques sur la place du point, les marques du pluriel, et sur la prononciation du mot en contexte. Faut-il prononcer le député vert.e.s Laurent Dupont, ou le député vert, mais dans ce cas, les vert.e.s au féminin ne vont-elles pas se sentir exclues ? Comment lire les rect.eur.rice.s de Suisse ? Faut-il, quand on écrit, mettre le point après rect, ou après recteur et ajouter rice puis le point, puis le s ? Même problème pour l’adjectif cher, au féminin chère ? C’est l’accent qui pose un problème ! Faut-il noter ch suivi du point, puis er pour le masculin, suivi du point, puis ère, ainsi : ch.er.ère.s ? il le faudrait car l’accent grave, dans ce cas, fait légitimement partie du féminin. Donc infirmi.er.ère.s. Des étudiant.e.s étrang.er.ère.s, fi.er.ère.s de leurs origines. Les tableaux et sculptures impéri.aux.ales. Les aili.er.ère.s latér.aux.ales, atout.e.s des Servettes masculin.féminin. Faut-il mettre le s du pluriel après masculin.féminin puisqu’il y a deux Servettes, ou faut-il garder le singulier puisqu’il n’y a qu’un Servette masculin et qu’une Servette féminine ? En outre on peut féminiser masculin.e, et  masculiniser féminin.e, mais on ne peut pas vraiment conserver masculin.e pour nommer une joueuse, même si le club est composé de joueu.r.se.s des deux sexes.

    Lorthographe inclusive est loin dêtre régularisée et il faut sattendre à une pluie de règles assorties dexceptions variées.

    En outre, les débats sur l’écriture inclusive sont en plein essor, et sur ce point il me faut donner tort à Alain Rey, peu prophète, qui disait dans une interviou du Figaro du 23 novembre 2017 que « l'affaire de l'écriture inclusive [était] une tempête dans un verre d'eau ; que dans six mois, plus personne n'en [parlerait]... » Les six mois ont passé, rallongés même de plus de quatre ans, et on en parle toujours !

    On n’a pas encore envisagé, en poésie, toutes les virtualités de l’écriture inclusive. L’insertion du fameux point médian permet non seulement d’agglutiner le masculin et le féminin avec cette petite pointe d’obscénité qu’on a peu remarquée, alors qu’ils fricotent ouvertement sous nos yeux et ceux des calvinistes mais aussi d’associer, par la vertu des genres masculin et féminin, des mots orthographiquement proches bien que sémantiquement éloignés : petits points, petites pointes : petit.e.s point.e.s. Le boulot et la boulotte ouvrent des perspectives intéressantes : boulot.te ; le bout et la boue
    aussi, mais le placement du point est problématique; on résoudra le problème en plaçant d’abord le féminin, ainsi: bou.e.t ; bluet et bluette c’est de la poésie d’autrefois, modernisée par l’inclusivité : bluet.te ; basilic et basilique sont fait.e.s pour s’entendre: basili.c.que ; gogo et goguette aussi, beau syntagme métaphorique de l’inclusivisme : go.go.guette ; îlot et ilote posent un problème d’accent circonflexe, mais on fera, pour la circonstance, une exception : îlot.e ; le joug et la joue posent également un problème particulier, les débutants liront « *jouge » au féminin: jou.g.e . On poursuivra nos explorations langagières avec le non et la nonne : non.ne ; lani.er.ère ; lias.se ; lieu.e ou lieu.se; li.n.gne... Que de perspectives, de possibilités! Un vrai sabbat sémantique s’annonce. Ce serait le huitième jour!
    Evidemment cela devient un peu cérébral, mais on a vu pire en poésie; quant aux souffrances de l’écriture inclusive, elles auront peut-être le mérite de nous faire aimer le baume de la toute simple orthographe française!