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  • Mishima le jusqu'au-boutiste

    Proposée par Olivier Chiacchiari

     

     

     

        Les théories n'ont de valeur

        que si elles passent aux actes.

     

        Yukio Mishima

     

        Difficile de remettre en doute la détermination radicale

        de cet écrivain japonais qui s'est donné la mort

        publiquement - par seppuku -  le 25 novembre 1970.

  • Proust, madeleine et pain grillé

    Par Alain Bagnoud

    Dans une préface à son essai, Contre Sainte-Beuve (Pléiade, page 211), Proust conte un épisode intéressant de sa vie.

    Il rentre un soir chez lui, fatigué, mort de froid à cause de la neige qui tombe, et regagne sa chambre pour y lire sous la lampe. Sa vieille cuisinière lui propose alors, contre son habitude, du thé et quelques tranches de pain grillé. Il les trempe dans le breuvage.

    Et ? Et ? Oui, vous avez deviné.

    Et le passé resurgit ! Toutes les vacances d’été qu’il passait enfant à Illiers. Issues des sensations liées aux moments où, après son réveil, il allait voir son grand-père qui lui donnait des biscottes semblables.

    Ça vous rappelle quelque chose, ça rappelle quelque chose à tous ceux qui se piquent un peu de littérature, même s’ils n’ont pas lu Proust, n’est-ce pas ?

    Dans La Recherche, il y a le même épisode mais transformé. Le grand-père est devenu tante Léonie et le pain grillé une madeleine. Pourquoi ?

    Le changement de personnage est facilement explicable : le grand-père dans le roman est une simple silhouette dont la grande action d’éclat est d’accepter du cognac, ce qui tourmente sa femme et la rend malheureuse. Au contraire, la tante Léonie a une place importante. Ridicule et touchante, elle incarne la vie de province, ses commérages, sa petitesse et son intérêt. Son enfermement préfigure la maladie du narrateur et évoque probablement pour Proust sa propre réclusion. Léonie est un double du narrateur, dans la maladie autant que dans l’observation minutieuse et un peu commère des autres. D’ailleurs leur lien est symbolisé par un acte fort : elle le fait l’héritier de sa fortune et de ses meubles, qui finiront au bordel.

    Mais le pain grillé ? Pourquoi le remplacer par une madeleine ?

    A cause du nom ? Lié à la pécheresse Marie-Madeleine ? (Et nous revoici au bordel ou pas loin.)

    Il y a sans doute d’autres raisons. La forme du biscuit. Cette espèce de coquillage nervuré qui thématiquement renvoie à la partie maritime de La Recherche, Balbec.

    C’est aussi une gourmandise plus noble et luxueuse que du vieux pain récupéré. Plus digne de la vie mondaine du narrateur qui fréquente duchesses et salons aristocratiques.

    A moins qu’il ne faille lire quelque chose de plus fondamental dans cette intéressante féminisation, qui est la marque du passage de l’essai au roman : le pain grillé devenant une madeleine et le grand-père une grand tante.

    Par exemple en la mettant en relation avec ce qu’affirment éditeurs et libraires. Ils signalent en effet que les lecteurs d’essais sont majoritairement des hommes, et que les lecteurs des romans, eux, sont des lectrices…

    Alors, ami lecteur ? Amie lectrice ? 

    (Publié aussi dans Le Blog d’Alain Bagnoud)

  • Chronique d'un déclin annoncé

    Par Pierre Béguin

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    Sur la côte des Caraïbes, en Colombie, Cartagena sert habituellement de décor à de nombreux films d’ambiance coloniale. Protégée par l’UNESCO, la vieille ville n’a besoin que d’un peu de sable et quelques chevaux dans ses rues étroites pour retrouver ses allures de 18e siècle colonial. J’ai passé beaucoup de temps, et quelques réveillons animés, dans cette ville où mes souvenirs sont nombreux. Mais la récente vision du film L’Amour au temps du choléra, tourné précisément à Cartagena, me renvoie plus spécialement au souvenir de Jean-Pierre, un professeur de dessin parisien. Parti à l’aventure sur un voilier, il débarque à Cartagena, après deux ans de navigation errante, au moment où se tournent les scènes de ville d’un film à grand budget Mission, de Roland Joffé avec Robert De Niro. Engagé dans la confection des décors, il dessine et fait les plans de l’église jésuite censée brûler à la fin du film – en réalité recyclée en dancing à Santa Marta, une autre ville côtière aux environs de laquelle furent tournées les scènes de forêt (il fallait bien une église jésuite pour un tel destin). Ce premier contrat le fait connaître dans le milieu, si bien qu’il se voit propulser responsable des décors pour le film Chronique d’une mort annoncée, avec Ornella Muti et Anthony Delon, autre adaptation, avant L’Amour au temps du choléra, d’un roman de Gabriel Garcia Marquez. Il gagna une coquette somme, l’investit dans un superbe restaurant du vieux Cartagena qui, rapidement, marcha l’enfer.
    C’est là que je l’ai rencontré la première fois, en Seigneur des lieux, au sommet de sa trajectoire d’aventurier, au moment où, à peine plus d’une année après son arrivée les poches vides, il était devenu un incontournable de la ville. Toute la soirée, il m’a montré et expliqué en détail les plans des décors qu’il avait créés, tout en déversant dans mon verre force alcool et dans mes oreilles attentives une pluie d’anecdotes, souvent salaces (non, je ne dirai rien!), concernant le tournage d’un film qui avait déjà fait grand tapage en Colombie par les excès de son réalisateur (mais ceci ne nous…regarde pas). Prévu à Mompos, un village colonial situé à 4 heures de Cartagena à l’intérieur des terres et seulement accessible en remontant par bateau le río Magdalena, le film fut principalement tourné en décors artificiels à Cartagena, notamment la grande place où se déroule le meurtre annoncé de Santiago Nasar, une grande place qui n’existe pas dans le village réel. Mais c’était surtout le bateau à aube, amenant l’évêque et Bayardo San Roman à Mompos, qui concentrait les moqueries de Jean-Pierre, et de tout le pays d’ailleurs. Reconstitué à grands frais avec une précision historique maniaque, il s’était échoué régulièrement sur les rives du Magdalena, personne ne sachant plus conduire un tel bateau. Ce fut l’armée, paraît-il, qui l’achemina finalement à bon port. Des mois de travail, des millions et l’armée pour 30 secondes de tournage. Ça commençait bien! Au moins, dans L’Amour au temps du choléra, le bateau à aube trouve enfin une véritable fonction et, apparemment, un véritable pilote.
    Quelques mois plus tard, je retournai au restaurant. Etrangement, la clientèle était clairsemée et Jean-Pierre en très petite forme. Adepte de plongée, il s’était fait attaquer par des requins qui lui avaient sectionné une main. Opéré aux Etats-Unis, il avait partiellement recouvré l’usage de sa main mais laissé beaucoup de dollars et de force dans l’aventure. En réalité, son heure de gloire était passée aussi rapidement qu’elle était venue. Son déclin commençait.
    De retour à Cartagena une année plus tard, je cherchai en vain le restaurant. Dans la rue, aucun passant ne connaissait plus Jean-Pierre, le français. Disparu! Oublié! Je devais apprendre par un ami qu’il avait eu un accident de voiture et que le timon de la direction lui avait transpercé la poitrine. Il était encore à l’hôpital, dans un triste état. Je ne devais jamais le revoir.
    Jean-Pierre fait partie de ces personnages, souvent rencontrés au cours de mes pérégrinations, qui ont autant de génie pour activer leur ascension sociale que pour générer leur propre déclin. Mais qui n’ont pas une once de talents pour faire fructifier leurs acquis. Parce que, fondamentalement, ce qui est acquis ne les intéresse pas. Ce sont de véritables aventuriers, la seule race qui parvient à attiser mon admiration…

  • La «scène mutante» vous attend

    Par Olivier Chiacchiari

     

    Pour ceux à qui cela aurait échappé, n'hésitez pas à venir faire swinguer le sens des mots sur la scène mutante, elle est écrite pour ça...

     

    LA SCÈNE MUTANTE

  • Bruni - Sarkozy: passion authentique ou union peopolitique ?

     

    Par Olivier Chiacchiari

     

     La France cultive sa nouvelle affaire d'Etat ! Nicolas Sarkozy épousera-t-il Carla Bruni ?

    Si oui, les médias pourront-ils relater cette fusion au sommet ? Si non, des paparazzis parviendront-ils à déjouer les services de sécurité pour dérober quelques précieux clichés ?
    Voilà donc un chef d'Etat qui se laisse médiatiser comme une rock star au bras de sa conquête, histoire de faire oublier ses premiers échecs politiques, tout en redorant sa virilité malmenée par le départ de son épouse.
    Faut-il interpréter cet exhibitionnisme débridé comme une particularité individuelle, ou augure-t-il une réforme de société plus profonde ? Afficher sa vie privée deviendra-t-il le credo politique du XXIe siècle ? Le cas échéant, on serait en droit de s'interroger... car si les frasques du showbiz ont pour but de réjouir les foules, l'exercice de la politique a pour mission de régir les nations. Il s'agit de résoudre les problèmes des autres sans étaler les siens.

    En résumé: BHL et Arielle Dombasle dans une émission littéraire, ça fait rire tout le monde, Carla et Nicolas en déplacement présidentiel, ça n'amuse personne. Enfin presque.
    A tant vouloir se rapprocher de ses électeurs, Nicolas Sarkozy pourrait bien déchanter à l'heure où il lui faudra revêtir l'autorité pompeuse de Monsieur le Président pour reconquérir le respect que sa fonction exige. Quant à Carla Bruni, on a hâte de découvrir son prochain album de première dame de France, si elle trouve le temps de l'enregistrer entre deux villégiatures officielles.
    Certes, les belles femmes ont toujours convoité les hommes de pouvoir et vice-versa, mais tout de même , ici la raison d'Etat déraisonne ! Imaginons que l'exception deviennent tendance et que la tendance se propage: Pascal Couchepin flirtant avec Lauriane Gilliéron, Romano Prodi séduisant Monica Bellucci, Georges Bush envoûtant Angelina Jolie… non ! Pas lui, Angelina, n'importe lequel mais pas Georges W. ! Vladimir P., s'il le faut, Mouammar K., Benoît XVI… non, Benoît XVI non plus. Hors contexte. Quoi que. En matière de réforme sociétale, le pape serait bien le seul dignitaire à faire progresser les choses en affichant publiquement une liaison amoureuse...

  • Du bon usage des noms

     

     

     

    par Pascal Rebetez

     

     

    Il nous avait été dit autrefois qu’à chaque objet correspondait un nom qui le désignait précisément et lui donnait vie. Il nous avait été dit autrefois que chaque individu possédait un prénom qui, accolé à son patronyme voire à son lieu de naissance, lui conférait un statut d’autonomie et de reconnaissance dans le maelström des définitions individuelles.

    J’ai pris une fois un taxi à Bienne dont le chauffeur avait le même nom que moi.

    Selon lui, il avait reçu à ma place un certain nombre de courriers indésirables, dont quelques lettres de menaces… Borges tendait l’oreille quand je m’acquittai de ma course.

    J’ai un ami gastronome qui a le nom d’un champion olympique et qui me dit que, rien qu’à Genève, ils sont six à porter la même identité. Imaginez les confusions !

    Si je frappe par exemple Paul Simon ou Jacques Martin dans l’annuaire électronique suisse, je trouve 86 occurrences. En tapant Christoph Blocher, je ne trouve aucune adresse, alors qu’il y a 49 numéros sous ce même patronyme. Pas davantage de succès avec Pascal Couchepin. Plus les gens sont connus, semble-t-il, moins ils sont inscrits dans la masse. Sous Paris, je ne trouve aucun Marcel Proust, encore moins d’Emile Zola ou de Victor Hugo. Mais les morts ne sont pas câblés, c’est bien connu.

    Par tous les diables, je tape « Dieu » sur mon moteur de recherche électronique et j’en trouve 666, qui est le chiffre du grand Satan !

    Où voulais-je en venir ? A oui, à cette affiche du Musée du St-Bernard à Martigny qui montre des objets des Inuits du Grand Nord. Ça s’intitule : « Nanouk, l’ours polaire ». Nanouk, un ours ? Il nous avait été dit autrefois que Nanouk était un Inuit, un homme, un chasseur, un pêcheur menacé par la civilisation. En 1922, Nanouk et sa famille étaient filmés par Robert Flaherty. J’ai vu ce docu-fiction il y a peu et c’est splendide. Ce beau prénom d’homme fier est désormais devenu le prénom d’un ours, d’une peluche, d’un reste à consommer au chaud d’une expo durant nos loisirs.

    Et puis quoi, me dira-t-on ? Il y a longtemps que nos molosses se nomment Brutus ou César, que nos vaches acquiescent en hochant leurs tétines quand on les appelle Marguerite ou Pamela. Il paraît même que certains jeunes désormais élèvent des rats ou même des blattes. Je m’opposerai toujours avec vigueur à ce qu’ils leur donnent mon nom, dussé-je perdre un peu de ma renommée ! Déjà que certains petits écrivaillons anonymes usent de mon identité sacrée pour signer des textes sans nom !
  • Le Divin Marquis persiste et signe

     

    Proposée par Olivier Chiacchiari

     

     

     

        Ce n'est pas ma façon de penser

        qui a fait mon malheur,

        c'est celle des autres.

     

        Marquis de Sade

     

     

        Quoi que l'on puisse penser de Donatien

        Alphonse François de Sade, on ne peut certes

        pas lui retirer le sens de la formule...

  • Le Petit Ouvrage Inachevé, de Paul Léautaud

    Par Alain Bagnoud

     

    Le Petit Ouvrage Inachevé est un texte court, vif et polisson, dans lequel Léautaud voulait tout dire sur l’amour.

     

    Et sur ses maîtresses. Les « elle », les Mme C…, les Mme X…, qui donnent des identités mystérieuses à toute une galerie de femmes.

    En fait, sous les initiales et les évocations plurielles, il y a deux dames.

    Anne Cayssac, d’abord. Femme mariée avec qui Léautaud entra en contact à cause de leur amour commun des animaux, et qui s’est montrée une maîtresse lubrique et variée, de leurs séances de six à sept dans le bureau de Léautaud au Mercure de France, elle à genoux avec son chapeau sur la tête, jusqu’à la maison de vacances où ils faisaient toutes les polissonneries du monde alors que le mari dormait juste à côté.

    Anne Cayssac, les lecteurs de Léautaud la connaissent par d’autres textes. Elle est aussi le « Poison » du Journal. Une emmerdeuse, inconséquente, experte en scènes, en reproches, en récriminations perpétuelles, grincheuse, âcre, pénible, et qui ne se calmait que quand son amant ouvrait sa braguette et sortait ses affaires sur lesquelles elle se jetait.

    L’autre femme est Marie Dormoy. Bourgeoise, littéraire, rousse, blanche, sensuelle, dont l’ambition était de dactylographier le Journal de l’écrivain, texte déjà célèbre à l’époque à cause des extraits qui en avaient paru. Marie Dormoy qui le déprend d’Anne Cayssac, le rend à 61 ans (elle en a 45) amoureux, fou de jalousie, avant que cette passion ne s’use.

    Ça va vite, dans Le Petit Ouvrage Inachevé. Ça court. Petites scènes enlevées, ellipses, notes rapides, vacheries en passant, réflexions lucides, raccourcis, liens entre les anecdotes, association d’idées... Tout l’art de Léautaud est dans la vivacité.

    Emporté par son sujet, il se jette sur le papier, il écrit tellement vite, « d’un trait, sans y revenir que pour des ajoutés » que dans le texte final, publié, on ne compte plus les mots laissés en blanc parce qu’illisibles sur le manuscrit et les phrases inachevées, bancales, que l’auteur n’a pas relues, préférant se laisser emporter par le fil de sa plume.

    Le Petit Ouvrage Inachevé a les qualités et les défauts de cette manière de procéder. Les côtés brouillons et mal composés, pas composés du tout en fait, d’un ouvrage fait pendant vingt ans, par à-coups, repris et laissé à de nombreuses reprises. Mais aussi l’éclat, l’abondance de vie, la rapidité, la nervosité, la saveur de certaines formules sous la dent, qui craquent comme les pépites de vrai caramel dans la glace au caramel de Movenpick.

    Paul Léautaud, Le Petit Ouvrage Inachevé, Arléa

    (Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud)

  • To read or not to read III

     Par Pierre Béguin

     

    Du danger de la lecture : 2e partie et fin

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    Les réflexions et citations énoncées dans mes deux précédents articles, sous le titre To read or not to read, et concernant les dangers de la lecture, viennent me visiter chaque année avec plus d’intensité à l’approche de septembre, moi dont la profession consiste principalement à enseigner les grands axes de la littérature française aux collégiens et collégiennes. Et je reste dubitatif en choisissant les auteurs au menu de mes cours. Oscar Wilde n’a pas précisé le détail de sa liste des cent livres à ne pas mettre dans les mains des étudiants. Mais il reste l’idée que la lecture peut se révéler une véritable menace. Il semble, par exemple, pour le moins paradoxal de développer dans les établissements scolaires une prévention contre le suicide chez les jeunes (prévention nécessaire bien entendu) tout en leur faisant étudier un recueil de poésie comme Les Fleurs du mal. N’y aurait-il pas quelque chose de dangereux, pour certains lecteurs fragilisés à un moment de leur existence et qui n’ont pas encore la capacité de distanciation esthétique avec le contenu d’un texte, de s’identifier avec l’œuvre de Baudelaire? Je me souviens, jeune enseignant, du reproche d’un père face à mon choix d’un roman de Ramuz, Le Garçon savoyard, reproche fondé sur le fait que les deux personnages principaux se suicident. Et comme je lui faisais remarquer aimablement l’inanité d’une telle censure, il m’avoua les tendances suicidaires de son fils… Un souvenir qui me renvoie à la préoccupation légitime de mes parents lorsque, âgé de 12 ans, pendant des vacances d’hiver en Valais, je préférai pendant deux semaines de soleil la compagnie des Misérables aux pistes de ski. Si, le plus souvent, des parents s’inquiètent de l’absence d’intérêt de leur fils/fille pour la lecture, ne pourraient-ils pas parfois s’inquiéter tout autant d’un excès d’intérêt pour une activité qui n’a rien d’innocente. Et si l’on devait juger de la santé mentale des adultes à l’aune de leur intérêt pour la lecture, nul doute que, le plus souvent, la balance pencherait du côté des non-lecteurs. Combien de PDG, de médecins, d’avocats, et même de professeurs, qui, depuis des lustres, ont cessé tout rapport intime – pour autant qu’ils en aient eu un jour – avec la littérature, et qui exhalent à pleine haleine la sotte assurance de la réussite? Contrairement à ce que prétendait, je crois, Camus (j’ai un doute), peut-être vaut-il mieux, durant notre bref passage en ce bas monde, être un cochon satisfait qu’un Socrate mécontent? Qui a décidé, et au nom de quoi, que les interrogations ontologiques ou existentielles devaient l’emporter sur la légèreté de l’être, fût-elle insoutenable, la revendication spontanée du bonheur et de l’insouciance? Et lorsqu’on sait, en Suisse romande tout spécialement, dans quel solitude et aux confins de quel désert l’intellectuel est contraint de prêcher sa bonne parole, on en vient parfois à se demander si tout encouragement à la réflexion introspective n’est pas une manière, pour le futur adulte, de creuser son propre piège. Qu’on regarde seulement autour de soi les habitudes des lecteurs occasionnels: le plus souvent, ils ne lisent qu’aux heures de doute ou de déprime. Si l’écriture focalise essentiellement sur les moments négatifs de l’existence, la lecture peut aussi devenir un symptôme de malaise. Au contraire, dans la même logique, l’absence de lecture serait à considérer comme une marque de bonne santé. La littérature, comme l’alcool, est à consommer très modérément. Et je souris toujours lorsque, par sincérité ou par défi, un ancien collégien (ou collégienne) croisé au détour d’une rue m’avoue qu’il a réussi ses examens de maturité, et même obtenu une note très satisfaisante à l’oral de français, sans avoir lu la majorité des livres au programme. Loin d’être contrarié ou vexé, je m’efforce d’y voir un signe d’équilibre plus important sans doute que le savoir dont il  s’est privé en la circonstance. Et si d’aventure ce temps volé à la lecture fut consacré à sa copine/à son copain, alors je me félicite de ce manquement. Après tout, il n’est nul besoin d’avoir lu un livre pour en parler. Tout le monde le sait, à commencer par les professeurs…

  • Une «scène mutante» à découvrir sur la toile


    Par Olivier Chiacchiari

    Je souhaite présenter ici le résultat d'un travail réalisé en collaboration avec Pascal Nordmann, invité sur ce blog en novembre 2007 (relire ici).
    Pour introduire cette scène électronique de théâtre, nous avons choisi de vous faire partager notre réflexion par le biais d'un entretien.
    O.C. – J'ai écrit et codé cette scène à partir de ton générateur automatique de texte. Comment perçois-tu ma démarche ?
    P.N. – C'est la première fois qu'un autre écrivain s'empare du générateur, c'est très stimulant. Moi j'en ai tiré l'encyclopédie mutante, toi tu en as tiré cette scène, en y imprimant ton style.
    O.C. – A l'origine, on évoquait l'idée d'un générateur de théâtre qui permettrait à l'internaute d'influer sur le cours de la narration. Aujourd'hui on se rend compte que ça impliquerait un travail titanesque !
    P.N. – Ta «scène mutante» représente les prémices d'un générateur de théâtre, c'est une première étape.
    O.C. – Peut-on parler d'expérience ? Je sais que tu trouves ce terme réducteur...
    P.N. – C'est une expérience pour toi, dans le sens où tu découvres cet outil, mais à un niveau plus global, la génération automatique de texte représente bien plus qu'une expérience.
    O.C. – Où finit l'expérience et où commence la littérature ?
    P.N. – Sans littérature, pas d'expérience.
    O.C. – Heu… admettons. Mais si l'écriture c'est l'art de trouver le mot juste pour formuler sa pensée, ici c'est tout le contraire. Les mots sont interchangeables, le sens relève du hasard, l'auteur ne peut pas développer un point de vue.
    P.N. – Travailler avec un instrument comme celui-ci, c'est déjà développer un point de vue. S'ouvrir au potentiel de la langue, c'est aussi une façon de créer, au théâtre comme ailleurs.
    O.C. – Tu crois qu'on pourrait en tirer un spectacle ?
    P.N. – J'ai déjà présenté des spectacles avec un ordinateur, un projecteur et des comédiens...
    O.C. – Il faudrait retravailler la scène dans ce sens-là, garantir une progression dramatique pour sortir de l'exercice de style.
    P.N. – Sans doute.
    O.C. – Et les comédiens ? Comment faire pour qu'ils interprètent les versions successives tout en les découvrant en direct ?
    P.N. – Des écrans géants, des oreillettes... les moyens ne manquent pas.
    O.C. – Les perspectives non plus ! Mais tout ça c'est de la musique d'avenir, pour l'instant, laissons l'internaute juger par lui-même. Qu'en dis-tu ?
    P.N. – C'est écrit pour ça !