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Lettres - Page 4

  • Fuir, là-bas, fuir (Patrice Duret)

    images-12.jpeg C’est un récit initiatique que nous livre Patrice Duret avec Le Chevreuil*. On peut y lire la suite de Décisif, un premier roman, paru en 1997, qui racontait une brutale rupture. Le Chevreuil, à l’instar de L’Envol du marcheur, nous conduit sur les petits chemins de la France profonde. Nul défi sportif, pourtant, chez Duret, mais le besoin vital de « prendre de la distance, quitter la vielle, écouter la campagne, tourner en rond, s’étendre, dormir, écraser l’herbe de tout son poids hébété de citadin. »

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  • Un don Juan contemporain

    mélanie chappuis.jpgPAR SERGE BIMPAGE

    Les livres à plusieurs voix sont à la mode. Encore faut-il les maîtriser. Tel est le cas de Mélanie Chappuis dans Des baisers froids comme la lune.
    C’est l’histoire banale, on allait écrire classique, d’un quinquagénaire qui a une femme mais ne s’en contente pas et tombe raide amoureux d’une autre plus jeune que lui de vingt-sept ans. Or toute la saveur de cet amour réside dans le désir, ce qu’il révèle et les souffrances qu’il engendre inéluctablement, racontés respectivement de chaque point de vue.
    « Il vient ce soir. Je vais pouvoir me faire belle et me sentir belle. Oublier un peu que je suis mère. Mon mari n’arrive pas à me faire oublier que je suis une mère. Mon mari, je ne l’accueille plus en minijupe et talons lorsqu’il rentre du travail. » Voici pour Anna. Quant à Victor, rédacteur en chef du Journal du Léman, le plus grand quotidien de Suisse romande, il tente aussi bien de se rassurer par la séduction : « Les très belles et les très jeunes, je me contente de les séduire. Ca me donne de la force, de la puissance. Si je les amenais dans mon lit, ce sont elles qui auraient le dessus. Au lit je ne suis ni fort ni puissant, je suis juste moi qui bande moins souvent, moins longtemps. »
    Il a du pouvoir, un peu d’argent, beaucoup d’influence mais ne s’en satisfait pas. Elle est belle, mère d’une adorable fillette, mariée à un homme qui a beaucoup d’argent mais cela ne suffit pas. Il faudra bien des semaines, des rencontres, et des échanges de courriel pour qu’ils réalisent que l’insatisfaction est le lit de leur coupable amour. Certes, on n’atteint pas ici le degré d’intériorité d’Une passion simple de Annie Ernaux. Il n’empêche que Mélanie Chappuis parvient à embarquer son lecteur avec une redoutable efficacité. L’alternance des voix sonne avec une extrême justesse. Il y a beaucoup à (ap)prendre dans ce duo de don Juan contemporain.

    Des baisers froids comme la lune, par Mélanie Chappuis. Editions Bernard Campiche, 205 pages.

     

  • Vie et légende de Marguerite Duras

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    par Jean-Michel Olivier

    Rarement, dans la littérature française, un écrivain aura mêlé à ce point — jusqu'à les rendre indiscernables — sa vie et son œuvre. Comment faire la part du témoignage « vécu », du fantasme ou de l'imagination pure dans l'œuvre de Marguerite Duras, passée maîtresse, on le sait, en fabulations de toute sorte, jusqu'à faire de sa vie une parodie de son écriture ? Laure Adler réussit cet incroyable tour de force*.

    D'abord une question, qui n'est pas une critique, ni même un procès d'intention : à quoi bon consacrer une biographie à un écrivain qui, d'avance, rejette toute explication biographique de son œuvre et déclare par exemple ceci : « Pourquoi écrit-on sur les écrivains ? Leurs livres devraient suffire. » ?

    Cette question, au lieu de l'éviter ou de la repousser avec désinvolture, Laure Adler la place en permanence au centre de son travail. Et c'est ce qui fait l'extrême valeur de sa monumentale biographie (« enquête » devrait-on dire) sur Marguerite Duras. Un travail exemplaire par son ampleur, tout d'abord, car rarement un biographe aura été aussi loin dans l'exploration matérielle d'une existence.

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  • Haldas au Journal de Genève

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    par Jean-Michel Olivier

    Fascinante entreprise, surhumaine et sans doute infinie, que celle de Georges Haldas, commencée il y a cinquante ans sous le signe de la poésie, et qui emprunte, depuis, les chemins les plus divers, les plus inattendus (chroniques, carnets, entretiens). Avec Meurtre sous les géraniums*, une extraordinaire chronique des années de guerre, Haldas touche, peut-être, au secret même de sa recherche : à l’indicible enfoui sous le silence des gestes et des comportements quotidiens.

    Nous sommes en 1940, dans une petite ville de province, cernée par l’ennemi. L’« empire du meurtre », écrit Haldas, a gagné, peu à peu, toute l’Europe. Et même Genève qui, sous ses allures de cocote, se garde bien de choisir son camp. Autant, sans doute, par idéalisme, que par nécessité financière, Haldas décide d’entrer dans le journalisme. Et pas n’importe où, puisqu’il entre au Journal (de Genève), où il occupera bientôt, et à tour de rôle, tous les postes. Correcteur, d’abord, des articles des autres, puis chroniqueur de théâtre, et enfin grand reporter.

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  • L'amour monstre d'Anne-Sylvie Sprenger

    images-1.jpegAnne-Sylvie Sprenger (née à Lausanne en 1977) aime les livres brefs et intenses. En général une centaine de pages. Chapitres courts, aérés, où l'écriture cherche à décrire une blessure essentielle. Souvent inavouable. Toujours secrète. C'était le cas de Vorace, son premier livre, paru en 2007, porté sur les fonts baptismaux par Jacques Chessex, et loué par la critique française. Ça l'était également pour Sale fille, paru il y a deux ans. Le tout nouveau roman d'Anne-Sylvie Sprenger pourrait d'ailleurs s'appeler Sale type, tant il s'inscrit dans la continuité des précédents. Mais il s'appelle La Veuve du Christ*. Titre à la fois lumineux et provocateur.

    La jeune écrivaine lausannoise a toujours exploré la folie du désir. Qu'il soit amoureux, alimentaire ou religieux. Ici elle part d'un fait divers connu : l'enlèvement d'une fillette de huit ans, Lena, par un pharmacien qui la séquestre dans la buanderie de sa maison. L'homme est seul, malheureux, certainement criminel. Il mène une existence misérable. Il se prend d'affection pour sa victime avec qui, le soir, il entonne cantiques et louanges. Il s'inflige des supplices sur une croix qu'il fait construire au village. Il entraîne Lena dans un délire religieux qui n'aura d'autre issue, bien sûr, que la mort. Il l'instruit, joue avec elle, l'invite dans son lit, finit par lui faire un enfant. Tout en sachant très bien le scandale de sa conduite. Et sa faute essentielle. Qui ne mérite aucun autre châtiment que la mort. Victor le sait. Il est prêt à payer pour ça. Sans doute, suggère Anne-Sylvie Sprenger, est-ce là le seul moyen qu'il a trouvé pour donner chair et sens à son amour. Un amour imprégné de folie religieuse qui ne peut se réaliser que dans l'horreur et le scandale. Et le portrait que dresse l'auteur de ce « fou de Dieu » est à la fois fascinant et terrifiant. Certains lecteurs, trop rapidement, le traiteront de sale type. D'autres, à défaut d'être touchés (mais peut-on vraiment compatir avec un ravisseur et violeur d'enfant, fût-il amoureux?), seront troublés par cette histoire de rapt, qui se termine en ravissement (aux double sens du terme). En cela, le roman est une réussite puisqu'il nous fait entrer dans le cerveau du monstre, dont il explore les méandres nauséabonds.

    9782213655567-V.jpgEt la victime ? « Lena a appris à vivre dans sa tête ». Elle se protège comme elle peut de la présence du monstre. Un monstre qui a cinquante ans, mais qui, affectivement, est fruste et malheureux. Ce qui n'est certes pas une excuse. Mais explique l'étrange relation qui va s'instaurer entre le bourreau et sa victime. La tendresse. Les caresses. Puis l'amour monstre. « Victor et Lena s'aimeront tout l'été. » Il y a quelque chose d'à la fois pathétique et troublant dans cette relation (on n'ose pas parler d'amour) qui transgresse les normes et les interdits. Certains évoqueront le syndrome de Stockholm qui montre qu'un sentiment de confiance, voire de sympathie peut se développe entre un otage et son ravisseur. Ici la romancière va plus loin (elle a raison) en imaginant que chacun des acteurs de ce terrible huis-clos trouve dans l'autre son âme sœur. Ce n'est certainement pas moral. Mais on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments.

    La folie religieuse (de Victor) entraîne la folie amoureuse (de Lena). La première s'achève dans la mort. La seconde, dans une clinique psychiatrique. Très bien construit, le roman d'Anne-Sylvie Sprenger frappe par son écriture dépouillée et limpide. On pense bien sûr aux derniers livres de Jacques Chessex, allégés à l'extrême. Même fascination de la chair et de la mort. Même goût pour le blasphème. Mais Anne-Sylvie Sprenger poursuit sa propre voie. Elle va au bout de ses angoisses. Elle ne triche pas avec les démons qui la hantent. On aimerait ne pas croire à l'amour monstrueux de ses deux personnages enfermés dans leur cage. Mais un doute nous prend. Et si cela était ? Si le scandale se trouvait dans le désir lui-même ? C'est le talent du romancier de nous instiller de tels doutes.

    * Anne-Sylvie Sprenger, La Veuve du Christ, Fayard, 2010.

  • Passion glacée

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    par Jean-Michel Olivier

    Avec Des baisers froids comme la lune*, Mélanie Chappuis (née à Bonn en 1976, mais vivant à Lausanne) creuse et interroge la passion amoureuse qui faisait déjà la matière de son premier roman, Frida, paru il y a deux ans. Ce second livre est comme l'image inversée du premier : ce n'est plus une femme amoureuse qui attend que son amant marié quitte sa femme, mais une femme mariée qui s'éprend d'un homme plus âgé, libre (ou presque). Lequel attend, sans trop  d'impatience, que sa maîtresse se libère de ses liens conjugaux.

    Ce qui retient le lecteur, dans ce second roman, c'est l'obstination à creuser la passion amoureuse, à décliner ses états d'âme, à déchiffrer ses diverses étapes. Construit comme un monologue croisé, qui fait entendre en alternance la voix de la femme et de l'homme, le livre de Mélanie Chappuis essaie de suivre à la trace (et de mettre en mots) le feu qui embrase la passion amoureuse. On pense parfois à Belle du Seigneur d'Albert Cohen ou Anna Karénine de Tolstoï. D'abord parce que l'héroïne du roman s'appelle Anna, ensuite parce que parce qu'il s'agit, dans les trois livres, de tenir le registre des désordres amoureux, depuis la piqûre du désir, jusqu'à sa réalisation, puis le subtil engrenage d'attentes et de frustrations qui se met en place. S'installe, alors, entre les deux amants, un jeu du chat et de la souris qui va les mener, inéluctablement, au terme de leur histoire.

    L'homme a cinquante-cinq ans. Il s'appelle Vincent. Il dirige un grand quotidien romand. La femme s'appelle Anna. Elle a 28 ans. Elle est mariée à Victor, le demi-frère de Vincent. Ce qu'il aime chez elle, c'est qu'elle est une « femme d'ailleurs », différente de toutes celles qu'il a connues. Ce qu'elle aime chez lui, c'est à la fois sa liberté et son pouvoir. Sa cruauté aussi, peut-être. Entre les deux, dès le début, on sent un décalage, qui ne fera que se creuser. L'amour est-il une illusion ? La passion amoureuse est-elle forcément (auto)destructrice ? C'est ce que semble suggérer Mélanie Chappuis dans un roman qui mêle à plaisir le chaud et le froid. Alternativement, puis successivement. Le style est direct, comme dans Frida, rapide, sans fioriture. Il essaie de saisir au plus près ce feu obscur qui dévore les amants. creuse en chacun le manque douloureux de l'autre et finit par se transformer en glace. Il y a des scènes fortes, et quelques surprises (en particulier, une utilisation toute à fait singulière de la crème Atrix !). Autant dire qu'un lecteur — amoureux ou non — y trouvera matière à émotions, comme à réflexions.

    * Mélanie Chappuis, Des baisers froids comme la lune, roman, Bernard Campiche, 2010.

  • J'ai dix-sept ans et des poussières

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    par Jean-Michel Olivier

    J’ai dix-sept ans et des poussières et je ne suis pas seul, pas encore libre, en tout cas pas moi-même, et je somnole dans le fauteuil en velours indigo du vol Maputa-Geneva (via Kuala Lumpur et Zurich) en première classe et je regarde Iris, la tête sur mon épaule, un magazine people sur les genoux, elle dort profondément, elle a pris deux Xanax, je la regarde et je me demande quel âge elle a. Question tabou. De son visage elle a gommé les ridules et les taches disgracieuses (botox, huile de figue de barbarie). Ses seins remodelés sont juvéniles (implants). Son ventre est lisse et plat (plusieurs lipos). Ses jambes épilées au laser ont été sculptées par les pilates et les steps. Elle a trouvé l’élixir de jouvence. Son âge, alors ? Même si elle y pense nuit et jour, Iris n’en parle pas. Comme elle ne parle jamais de son mari (Édouard, 53 ans, trader dans la banque de son père). Le seul type dont elle parle, c’est Grafenstein. Pas le Prix Nobel de physique, ni le chien qui fait toujours des gaffes. Non, Grafenstein, c’est son psy. Dr Abi Grafenstein. Ils s’appellent tous les jours. Iris lui demande des conseils pour que sa vie ne ressemble pas au 11 septembre ou au Radeau de la Méduse. Et Grafenstein, qui aime jouer au Sphinx, lui répond par des phrases sibyllines auxquelles Iris ne comprend rien.

    « La vérité chemine obscurément, répète-t-il en tétant son cigare. Même moi je n’y vois pas toujours clair… »

    La tête sur mon épaule, Iris rêve sa vie en couleur, dans mon casque passe une chanson de Muse, Uprising, j’essaie de dormir un peu, mais je n’y arrive pas, je me tourne et retourne sur mon siège, je prends un Xanax, je joue à Secret World, puis à Dead to Rights, je mets la musique à plein tube, un type en pirogue s’éloigne du sanctuaire avec une corbeille remplie de diamants et ce type c’est mon père transformé en puma, tandis que Paramore hurle dans mes écouteurs Misguided Ghosts, je change de chaîne et je tombe sur un film qui vient de sortir en Amérique, une mère qu’on voit de dos dit au revoir à son fils, puis s’en va au travail. Quand elle revient à la maison, son fils a disparu. Elle fond en larmes, le cherche partout, ameute les détectives de la ville. Plus tard un garçon de onze ans lui est restitué. Il s’appelle Adam. Il affirme être son fils. Désorientée par la police et les paparazzi, la mère ramène l’enfant à la maison, mais au fond de son cœur elle sait que ce n’est pas le sien…

    Je ne vois pas la fin du film, mes yeux sont brouillés par les larmes, cette histoire est la mienne, cet enfant a mon âge, et cette mère qui part à sa recherche dans l’Amérique des années 30 c’est simplement ma mère ! Dolorès Hanes ! Elle joue le rôle principal et Jacob Horowitz, un des meilleurs amis de Jack, lui donne la réplique dans le rôle du détective en chef de la police. Je n’en crois pas mes yeux, je revois Dolorès et Matt dans mon village, il y a longtemps, lui en tenue de broussard et elle sublime dans sa robe en soie mauve, les tractations avec mon père #1, puis l’arrivée en Amérique, la vie factice, les mercredis dans les boutiques de Sunset Boulevard et Dolorès qui me répète sans arrêt :

    « Pour exister, Adam, tu dois porter des marques ! Et tu dois devenir une marque… »

    * Extrait d'un roman en chantier.

  • Thierry Vernet, dans l'ombre de Bouvier

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    Par Jean-Michel Olivier

    Du mythique voyage vers l’Orient entrepris en 1953 par deux Genevois intrépides et rebelles, on n’avait que le témoignage de l’un d’entre eux : l’extraordinaire Usage du monde de Nicolas Bouvier, devenu la bible des routards et des globe-trotters. Aujourd’hui, on découvre l’autre visage de ce périple, grâce à Thierry Vernet, peintre, mais aussi écrivain, compagnon de route de Bouvier. C’est un éblouissement*.

    Un volume imposant, tout d’abord, plus de sept cents pages, illustré de dessins magnifiques, dans lequel on se lance comme dans un voyage au long cours. Des lettres envoyées à ses proches, restés en Suisse, qui sont parfois de véritables romans, alternant les descriptions de lieux, de visages, de musiques, et les instantanés de la vie quotidienne du routard : les rencontres, les incidents, les surprises, les découvertes. Quand Vernet entreprend son périple, il a vingt-six ans, laisse à Genève une fiancée prénommée Fioristella (elle-même peintre de talent) et voyage seul. C’est à Belgrade, en juillet 1953, qu’un ami genevois le rejoindra, Nicolas Bouvier, surnommé Nick. Ensemble, ils vont entreprendre un grand voyage qui les mènera jusqu’à Ceylan, à bord de la fameuse Topolino. Là-bas, leurs routes se sépareront, Vernet rentrant en Suisse pour se marier et Bouvier poursuivant seul son périple vers le Japon. Du séjour à Ceylan, Bouvier rédigera, pendant plus de seize ans, dans la sueur et le whisky, le très beau Poisson Scorpion, véritable entreprise de désenvoûtement.

    Mais Thierry Vernet ? Souvent dans l’ombre de Bouvier, qui s’est approprié ce voyage entrepris pourtant à deux, il se révèle un écrivain de la meilleure veine, multipliant les bonheurs d’expression et jouissant d’un don d’observation hors du commun. Dessinant, écrivant tous les jours (ses croquis étonnants ont illustré L’Usage du monde), il garde en toutes circonstances — à la différence de son compagnon cyclothymique — un moral d’acier. Son mot d’ordre est toujours le même : « sortir de soi-même ». Il l’appliquera jusqu’au terme du voyage, ornant ses lettres de dessins ou d’aquarelles qui en font de véritables œuvres d’art.

    C_VERNET_Noces_MY.jpgUn second volet de l’œuvre écrite de Vernet est aujourd’hui disponible, à l’Âge d’Homme, sous le beau titre de Noces à Ceylan.** On connaît les péripéties qui ont mené l’auteur du Poisson-Scorpion sur l’île maléfique de Ceylan. Son ami Thierry doit le rejoindre, mais il tarde un peu. Il a une bonne raison pour cela : il vient d’épouser sa fiancée, Fioristella Stephani. C’est précisément cet épisode que Vernet raconte, par le texte et le dessin, dans cet ouvrage qui est le complément de Peindre, écrire, chemin faisant.

    Au voyage de Bouvier, dont L’Usage du monde offre un témoignage décanté et stylisé, les lettres de Thierry Vernet forment une sorte de contrepoint. Comme un autre regard, à la fois généreux et profus, étonné et radieux. Parallèlement aux lettres publiées par L’Âge d’Homme, paraît un magnifique ouvrage, aux Éditions Somogy et Galerie Plexus***, qui rend justice (enfin !) au talent du peintre Vernet. Accompagné d’une présentation subtile et fouillée, signée Jan Laurens Siesling, ce livre contient de nombreuses reproductions de portraits et de natures mortes, réellement exceptionnels. Un ouvrage indispensable pour mieux connaître ce Genevois discret, mais intrépide et épris d’absolu, qui est décédé d’un cancer en octobre 1993.

     

    * Peindre, écrire chemin faisant par Thierry Vernet, illustré de nombreux dessins, introduction de Richard Aeschlimann et texte de Nicolas Bouvier, L’Âge d’Homme, 708 pages, 2006.

    *** Thierry Vernet, Noces à Ceylan, L’Âge d’Homme, 2010.

    ** Thierry Vernet, peintre par Jan Laurens Siesling, Éditions Somogy et Galerie Plexus, Paris et Chexbres, 2006.

  • Les fantômes de Catherine Lovey

    images.jpegPar Jean-Michel Olivier

    Catherine Lovey aime les filatures et les enquêtes difficiles. Comme ses précédents ouvrages, Un roman russe et drôle* prend, dès les premières pages, la forme d’une enquête, qui deviendra, un fil des chapitres, une quête de sens et de liberté. D’emblée, Catherine Lovey nous lance sur les traces d’un oligarque russe, Mikhaïl Khodorkovski, milliardaire arrêté par le pouvoir en place et envoyé, comme tant d’autres dissidents avant lui, dans un bagne de Sibérie. Le roman commence sur les chapeaux de roue : la scène d’ouverture — une sorte de garden-party estivale, en Suisse, où se retrouvent et se croisent une dizaine de personnages hauts en couleur — est une vraie jubilation. On pense à Tchékov, bien sûr, mais aussi à Tolstoï et à Dostoïevski auxquels l’auteur fait un clin d’œil complice. Vivante, pleine de fureur et de rire, cette longue scène  d'exposition met le roman sur les rails. Et le lecteur, appâté comme Valentine Y., l’héroïne du livre, a envie de tout savoir sur ce mystérieux oligarque emprisonné pour avoir contesté le pouvoir…

     

     

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    La suite, comme souvent chez Catherine Lovey, est déroutante. À peine arrivée à Moscou, Valentine doit faire face à de nombreuses difficultés. Elle retrouve Lev, un ancien ami russe, puis Jean, puis Elena, que Jean a aimée autrefois, et qui tient une galerie d’art contemporain. La vaillante Valentine, comme bloquée dans son enquête, sombre dans le vague à l’âme (russe, bien sûr !). Au fil des pages, la figure du mystérieux oligarque, qui était le point d’ancrage du roman, semble s’évaporer, et presque disparaître. Comme si, désormais, seule comptait la quête aventureuse de Valentine. Comme si, en chemin, Catherine Lovey aimait à changer d’épaule son fusil…

    La troisième partie du roman est encore plus élusive, puisque l’héroïne disparaît totalement de la scène. On assiste alors à un échange de lettres entre son ami Jean (qui a reçu quelques messages de Valentine avant qu’elle sombre dans le silence) et Ioulia Ivanovna qui se verra chargée d’enquêter sur la disparition de Valentine. Le roman, une fois encore, change de perspective : Valentine semble passer au second plan, tandis que les relations entre Jean et Ioulia, de plus en plus étroites, occupent le devant de la scène. Et la belle Valentine ? On ne saura jamais si elle a été victime d’une secte ou d’un règlement de comptes (l’enquête qu’elle poursuit n’est bien vue de personne) entre séides du pouvoir.

    Ce n’est pas le moindre charme de ce roman russe (comme dirait Emmanuel Carrère) et drôle que de balader ainsi le lecteur entre plusieurs niveaux de sens. Souvent mené dans une impasse, celui-ci est obligé d’interpréter et de se construire sa propre histoire pour se sortir d’affaire. En cela, c’est une réussite. Comme, d’ailleurs, le style vif et enlevé de Catherine Lovey, souvent proche du langage parlé. Il y a du rythme et une indéniable jubilation dans cette enquête originale qui font de ce roman une lecture à la fois surprenante et agréable.

    * Catherine Lovey, Un roman russe et drôle, Zoé, 2010.

  • Écrire en Suisse romande (1)

    Par Jean-Michel Olivier

    images.jpegQuelle place occupe un écrivain dans la société d’aujourd’hui ? Quel est son rôle, sa fonction, sa responsabilité sociale ? Est-il un médiateur ou un provocateur ? Est-il vraiment un créateur, vivant d’air et d’eau fraiche, au-dessus de toute contingence matérielle ?

    Ces questions sont au cœur du dernier livre de Jean-François Sonnay, Hobby*, qui essaie d’y répondre d’une manière à la fois humble et exigeante en s’appuyant sur sa propre expérience. Tout a commencé, pour Sonnay, en 1972, avec une pièce de théâtre, Le Thé, puis des essais, des recueils de contes, des romans, d’abord à L’Aire, puis à L’Âge d’Homme et enfin chez Bernard Campiche. Même si elle est trop peu connue, l’œuvre de Sonnay est riche et variée, intéressante à plus d’un titre.

    Mais revenons à Hobby. Pour écrire ses livres. Sonnay a choisi d’exercer plusieurs professions « alimentaires », le plus souvent au CICR. Avec l’argent gagné dans ses missions autour du monde, Sonnay s’est offert des plages de liberté et d’écriture. Jugez plutôt : en trente ans, il aura travaillé 17 ans dans l’humanitaire et 13 ans comme écrivain à temps complet.

    Comment est-il venu à l’écriture ? Par élimination. Après avoir abandonné tous les domaines où il ne se sentait « ni génial, ni capable de progrès », comme la comédie, la musique et le cinéma. Écrivain par défaut, donc, mais obstiné, exigeant, rigoureux. Ce qui ne lui a valu ni statut privilégié, ni protection sociale, puisque la profession d’écrivain n’est pas reconnue par l’administration fiscale (revenus littéraires insuffisants). Mais la littérature, pour Sonnay, fait partie de son engagement politique et social.

    images.jpegDans Hobby, Sonnay revient à son tour sur l’incontournable « question romande ». Pour l’auteur, la littérature romande n’existe pas : « c’est la réalité humaine qui m’intéresse par-dessus tout et celle-ci n’a point de passeport. » Il s’en prend à la thèse de Daniel Maggetti sur « l’invention de la littérature romande** » au XIXe siècle. Disons d’emblée, sur ce point, que les arguments de Sonnay datent un peu, et nous semblent peu concluants (qui connaîtrait Bouvier ou Chessex, en France et ailleurs, par exemple, si l’on n’avait pas défendu, à une époque, la littérature romande ?). Il n’empêche. La discussion est stimulante. Où se situe donc Sonnay ? « De nationalité suisse et de langue maternelle française, j’écris en français, je publie chez des éditeurs suisses et me définis comme écrivain français ». Peu importe le passeport. Il appartient à la famille des Simenon, Cohen, Cherpillod ou Camus.

    Sonnay revient ensuite sur son expérience humanitaire, qui n’est pas insignifiante, ni purement alimentaire. Les livres qu’il a écrits se sont nourris de ses missions. Et ces missions l’ont convaincu d’un sentiment de communion avec la création entière et de solidarité avec tous les hommes.

    Jouant le jeu de la vérité jusqu’au bout, Sonnay n’hésite pas à dévoiler des chiffres qu’on tient d’ordinaire secrets : les ventes de ses livres. On apprend alors qu’elles oscillent entre 182 exemplaires vendus pour Le Tigre en papier*** et 1846 pour Les Contes du tapis Béchir. Ce qui, en comptant largement les droits d’auteur (qui représentent, en moyenne, entre 5 et 10% du prix de vente de l’ouvrage) lui aura rapporté 380 Frs pour le Tigre et 5538 Frs pour les Contes. Pas de quoi nourrir un homme, encore moins une famille. Mais cela donne une idée précise de la réception de certains livres en Suisse. On peut imaginer aussi la disproportion entre la somme de travail investi (une année, voire deux ans d’écriture) et les faibles résultats pécuniaires que l’écrivain peut en tirer.

    En conclusion, Sonnay réaffirme son engagement littéraire et humanitaire. Sa colère contre les injustices et les impostures n’a pas faibli. Au contraire, elle a grandi avec le temps. Sonnay cite Edmund Burke qui disait : « Tout ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est que les hommes ne fassent rien. » Écrire, c’est lutter contre cette impuissance et cette inertie. Partout et toujours. Une tâche assez noble, en somme.


    * Jean-François Sonnay, Hobby, camPoche, 2009.

    **  Daniel Maggetti, L’Invention de la littérature romande, Payot.

    *** Jean-François Sonnay, Le Tigre en papier, camPoche, 2008.