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Ma nature adore le vide

Par Pierre Béguin

désordre.jpgA chaque fois, j’ai la même impression. Ça ne rate jamais! Quand je découvre un intérieur – chez des amis, connaissances ou rencontres fortuites – je me dis que, décidément, je ne voudrais pas y habiter. Pire, je ne pourrais pas y vivre. Ce n’est pas une question de goût. Tous sont dans la nature, c’est bien connu, les bons comme les mauvais. Ni même une question d’ordre ou de désordre. Non! C’est une question d’espace. On dirait que leur nature a horreur du vide. Chaque petit centimètre carré doit être comblé. A tout prix. Par un objet, un meuble, un tapis. J’étouffe dans cette abondance, cette surcharge. Le moindre petit encombrement me paraît souk. J’aime les espaces vides, les pièces dépouillées. Le strict minimum dévolu à l’agencement. C’est à l’occupant de disposer de l’espace, non aux objets de l’envahir. Chez moi, c’est ma croix, ma bannière, mon combat quotidien.

Même sentiment dans le domaine artistique. Beaucoup ne supportent pas le vide, l’absence de sens. Au point que la quantification du sens devient parfois critère de qualité, de hiérarchisation esthétique. Tenez! personnellement, j’aime le bel canto parce qu’il flatte mon sens auditif et non pas parce que l’auteur ou le metteur en scène a donné du sens aux coloratures; que la plupart des spécialistes s’accordent à dire que les coloratures de Strauss ont un sens alors que celle de Rossini n’en ont pas, par exemple, n’influence en rien mes préférences. Ou si cela devait l’influencer, ce serait en faveur de Rossini. L’ornement esthétique en lui-même me convient, la seule technique du soliste aussi. Qu’il soit capable de chanter un ré bémol aigu à tel endroit suffit à mon bonheur. Que ce ne soient que des voyelles, des sons, des ornements qui n’expriment rien, n’a aucune importance. L’esthétique est au-dessus des significations. Il doit l’être. Atavisme protestant? Ma forme d’esthétisme s’accorde avec le dépouillement. Et je ne comprends pas ces metteurs en scène qui se battent les flancs pour surcharger leur spectacle de significations souvent douteuses qu’ils se gaussent d’avoir trouvées là où d’autres n’avaient encore rien vu. Qu’ils s’effacent! Qu’ils laissent le texte parler, le chant s’exprimer! Qu’ils se contentent de suggérer. Délicatement. Au spectateur, au lecteur de venir habiter le spectacle, d’y mettre du sens, s’il en éprouve le besoin. La démarche contraire est une forme d’impolitesse, de tyrannie, d’esbroufe…

Mais, me direz-vous, la poésie, précisément, ne se caractérise-t-elle pas, selon la formule de Valéry, par «l’ambition d’un discours qui soit chargé de plus de sens et mêlé de plus de musique que le langage ordinaire n’en porte et ne peut en porter»? Je vous répondrai que, si j’aime Valéry, je n’aime pas particulièrement sa poésie. Je lui préfère celle de Reverdy (je pense à Ronde nocturne, par exemple): du banal, de l’anodin, des espaces vides, en apparence; mais, dans les marges, entre les lignes, suggérés par petites touches délicates, la spiritualité, le mystère, l’irrationnel, la respiration légère de l’au-delà qui se devine dans le dépouillement du quotidien…

Voire le Tam-tam d’Eden. Car c’est aussi, et surtout, par leur analogie avec ces espaces dépouillés que j’ai aimé le dernier recueil d’Antonin Moeri. Ces nouvelles sont comme un espace qui mettrait le meuble en évidence et où le meuble, judicieusement choisi et disposé, mettrait en valeur l’espace. A l’image d’une pièce dont le visiteur pourrait disposer à sa guise, dont l’agencement ne lui serait pas imposé a priori, elles n’imposent rien au lecteur, elles lui cèdent poliment la place, se limitant au mieux à suggérer des possibles ou même, par jeu, des fausses pistes. Comme ces poèmes avec de grandes marges blanches dont la principale qualité est non pas d’évoquer mais d’inspirer…

«On rêve sur un poème comme on rêve sur un être» dit Paul Eluard. Et il faut une part de vide pour que le rêve puisse se déployer…

 

 

 

 

 

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