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Epines dans ma chair

Par Tomoto

 

 

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Les moments d’égarement m’ont toujours fasciné. Ainsi ai-je connu deux femmes dans ma vie qui, sous mes yeux, ont flirté avec l’abîme. La première était une actrice qui, se sentant pousser des ailes, voulut se jeter d’un septième étage dans un vide qui l’aspirait. Il lui arrivait régulièrement de faire l’amour avec des SDF qu’elle prenait pour le Christ. La seconde entrait dans les tea-rooms chic avec un gros transistor au volume poussé à fond. La patronne de l’établissement devait appeler les flics pour mettre un terme à ce charivari. Toutes deux auraient pu, pensai-je, raconter ce que la narratrice de Linda Lê raconte dans “Voix”.
Hospitalisée dans un centre de crise, celle-ci est assaillie par des voix qui “plantent leurs épines dans ma chair”. Les fragments de phrases, rapportées directement ou indirectement sans marques de ponctuation, composent avec les bribes de discours de la narratrice une partition vertigineuse. Une femme coiffée d’un chapeau évoque le petit foetus qui a disparu dans le trou de sa baignoire et qui voyage à présent dans les tuyaux. Parle-t-elle de son enfant ou de celui d’une “malade” qu’on appelle la philosophe?
La narratrice se sent poursuivie par les chiens et les envoyés de l’Organisation qui veulent sa mort. Elle tue son père une seconde fois en brûlant ses lettres. Elle enfonce la lame d’un couteau dans son bras. Les chiens de l’enfer veillent le père allongé sur une table de dissection. Des têtes coupées roulent sur le pavé. De grands lézards, dressés sur leurs pattes de derrière, passent sous sa fenêtre. Dans le métro, ces lézards font semblant de lire le journal. La narratrice lit Rimbaud sur un banc public. Dans une église, elle entend, au lieu de l’orgue, les hurlements des chiens à trois têtes.
Les deux femmes que j’ai connues n’ont pas raconté par écrit leurs moments d’égarement. Pour chasser les grands lézards qui ont tenté de l’entraîner dans un nid de flammes, Linda Lê a composé, dans une langue dépouillée à l’extrême, débarrassée de tout ornement et de tout sentimentalisme, un texte concis d’une troublante beauté. “L’air de l’enfer ne souffre pas les hymnes”, disait Rimbaud. Ou bien “Je ne suis plus au monde”. En commençant son récit, Linda Lê écrit “Je ne sais pas où je suis”. C’est en effet à “Une Saison en enfer” que je songeais en lisant “Voix”.


Linda Lê: Voix, Edition Bourgois, 1998

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