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La faute à Rousseau

 

Par Pierre Béguin

 

Rousseau.PNGRéfugié à Motiers-Travers, Jean-Jacques Rousseau, le 12 mai 1763, écrit au premier syndic de Genève cette lettre qu’il vaut la peine de retranscrire dans son intégralité:


«Monsieur,

Revenu du long étonnement où m’a jeté, de la part du Magnifique Conseil, le procédé que j’en devais le moins attendre, je prends enfin le parti que l’honneur et la raison me prescrivent, quelque cher qu’il coûte à mon cœur. Je vous déclare donc, Monsieur, et je vous prie de déclarer au Magnifique Conseil, que j’abdique à perpétuité mon droit de bourgeoisie et de cité dans la ville et République de Genève. Ayant rempli de mon mieux les devoirs attachés à ce titre, sans jouir d’aucuns de ces avantages, je ne crois point être en reste envers l’Etat en le quittant.

«J’ai tâché d’honorer le nom Génevois; j’ai tendrement aimé mes compatriotes; je n’ai rien oublié pour me faire aimer d’eux; on ne pouvait plus mal réussir. Je veux leur complaire jusque dans leur haine; le dernier sacrifice qui me reste à leur faire est celui d’un nom qui me fut si cher.

«Mais, Monsieur, ma patrie en me devenant étrangère ne peut me devenir indifférente; je lui reste attaché par un tendre souvenir, et je n’oublie d’elle que ses outrages. Puisse-t-elle prospérer toujours et voir augmenter sa gloire; puisse-t-elle abonder en citoyens meilleurs et surtout plus heureux que moi!

«Recevez, Monsieur, je vous supplie, les assurances de mon profond respect.»


Le geste, dans le fond comme dans la forme, souligne par sa grandeur même la mesquinerie de ce qui l’a motivé: la condamnation, par le Conseil de Genève, de l’Emile et du Contrat social, et le décret de prise de corps à l’égard de leur auteur, le 19 juin 1762. Mais surtout le refus fait à la famille Rousseau (le frère et les cousins de Jean-Jacques) par ce même Conseil de lui communiquer l’arrêté qui frappait l’écrivain et ses œuvres.

Ces procédés secrets furent ressentis par un certain nombre de citoyens rattachés au parti des Représentants comme un outrage plus grave envers l’ensemble de la bourgeoisie que ne le fut la condamnation elle-même. «L’affaire Rousseau», en s’inscrivant dans la chaîne des revendications bourgeoises contre l’arbitraire de l’oligarchie genevoise, allait désormais se jouer sur la scène politique. Considérée par les Représentants comme un acte de courage moral, l’abdication de Jean-Jacques, survenue presqu’une année après sa condamnation («je prends enfin le parti que l’honneur et la raison me prescrivent» précise-t-il dans sa lettre), devait donner l’exemple: Rousseau venait de semer la première graine de la révolution à Genève.

Curieusement, le premier acte de protestation, voire de révolte, s’éleva d’un des membres les plus en vue de cette oligarchie: Charles Pictet, ancien colonel, propriétaire à Cartigny, critiqua vertement la condamnation du Contrat social (il trouvait toutefois justifiée celle de l’Emile) et la position prise par les magistrats genevois et les membres du Petit Conseil. Dans une lettre adressée au libraire Emmanuel Duvillard, il précise: «La république se croit-elle comptable de la façon de penser de ses citoyens absents; elle aurait en ce cas bien plus à faire si elle eût à justifier, en matière de religion, les sentiments de la plupart de ceux qui vivent en son sein…» Plus loin, il ajoute que les magistrats éloignent de tout emploi public «les fauteurs de nouvelles opinions» pour n’y admettre que les zélés partisans de la religion et des anciennes mœurs. En révélant ainsi une attitude générale des familles du gouvernement, et du conformisme qu’elles exigeaient des candidats aux emplois publics, Charles Pictet dénonçait ouvertement la stratégie de l’oligarchie pour maintenir sa minorité au pouvoir.

Rendue publique par Duvillard sous l’injonction de son auteur, la lettre déclencha la colère des membres du gouvernement qui ouvrirent aussitôt une information, désignèrent des juges et refusèrent à l’accusé le droit d’être défendu. Pictet sera condamné à demander pardon publiquement à Dieu et à la Seigneurie, à voir sa lettre lacérée en sa présence, et ses droits honorifiques, tant en sa qualité de membre du Magnifique Conseil des Deux Cents que de sa bourgeoisie, suspendus pendant une année. Quant à Duvillard, jugé complice, il se verra privé des privilèges de sa bourgeoisie pendant six mois.

Une sentence sévère destinée à impressionner la bourgeoisie toujours prompte aux revendications et les Représentants toujours enclins à réclamer leurs droits. En vain. «L’affaire Rousseau», d’une certaine manière, par la grandeur du geste et la beauté du verbe qui l’accompagnaient, avait enclenché la machinerie révolutionnaire. A l’image de la lettre de Charles Pictet, bien d’autres protestations, insubordinations ou révoltes devaient bientôt s’en inspirer. On connaît la suite…

 

 

 

Commentaires

  • D'autant plus que la "Profession de foi du vicaure savoyard", contenue dans "Emile", affirmait la liberté de chacun face aux dogmes, et la force de la pensée lorsqu'il s'agit d'aborder l'Être suprême, sa capacité à l'appréhender. C'était peut-être trop savoyard... Rousseau admettait avoir eu ces idées en discutant avec des prélats du duché de Savoie.

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