Les Infortunes de la vertu, par le Marquis de Sade (05/02/2010)

Alain Bagnoud


428px-Sade-Biberstein.jpgOn reparle beaucoup du Marquis de Sade, dans ces régions, à cause du dernier livre de Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade, que l'on trouve en piles dans toutes les librairies, sous cellophane publicitaire, et qui se vend avec abondance.

C'est le cas où deux écrivains se soutiennent mutuellement. La notoriété actuelle de Chessex, celle de Sade se réunissent et se conjuguent. Deux écrivains, car Sade, seigneur arrogant et libertin impie qui a donné un nom commun à la langue française, était surtout un auteur, qui se voulait tel, et qui avait deux faces.

Il a publié pendant la Révolution des oeuvres officielles signées et des oeuvres anonymes et clandestines, bien plus intéressantes que les autres. Je n'avais pas pensé grand bien des Crimes de l'amour. J'ai trouvé magnétique Les Infortunes de la vertu, première version (1787) de Justine ou les Malheurs de la vertu. Ce livre, écrit quand il était encore en prison sous la royauté, lui a valu la prison sous la Révolution puis l'enfermement chez les fous.

Parce qu'il est obscène, mais surtout subversif. La pauvre Justine veut faire le bien et ne récolte que tourments et malheurs alors que les méchants sont récompensés. Des dissertations rousseauistes démontrent que le mal est dans la nature et qu'il lui est indifférent. Zadig de Voltaire est cité pour prouver qu'il n'est pas de mal dont il ne naisse un bien.

Toute la machinerie fantasmatique est assez voilée dans Les Infortunes. Les pratiques elles-mêmes sont éludées, signalées simplement, paraphrasées, mais pas décrites explicitement comme le marquis s'acharnera à le faire au fur et à mesure des versions successives qui dilateront le texte. Le texte se construit sur des oppositions. Entre vertus publiques et vices privés, entre le désordre de la débauche et l'ordre des endroits où elle se pratique, maisons bourgeoises ou, emblématiquement, couvent réglé parfaitement, avec une minutie et une organisation qui accusent ce qu'on y fait.

C'est une question de mise en scène, mais aussi une démarche artistique. Il y a une figure de style qu'on peut accoler à cette esthétique, et c'est elle qui donne à la prose de Sade cette flamboyance: c'est l'oxymore.

Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade, Grasset
Sade, Les Infortunes de la vertu, GF

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