"Vies minuscules", oeuvre majuscule V (24/06/2015)

 

Par Pierre Béguin

 

Vie de Georges Bandy

 

michon2.jpgAu long de son évolution, dans son rapport avec le langage, dans ses prêches même, l’abbé Georges Bandy, davantage qu’un simple personnage dont Michon raconterait la vie, est surtout une sorte d’allégorie de la littérature. Une écriture de la littérature, pourrait-on dire, comme une incarnation...

 

Abandonné par son amie, le narrateur tombe dans la disgrâce. Drogue, alcool, il va de crises en crises. Jusqu’à l’hôpital psychiatrique de la Ceylette où il reconnaît l’abbé Bandy dont la brillance du discours fut, pour ce fils de paysan, la révélation même du beau langage: «Il était pourtant méconnaissable. Le temps l’avait empaysanné; l’arrière campagne l’avait des pieds à la tête oint de son huile épaisse, lourdement odorante. Là-dessus, une autre onction, plus aiguë et pire: le visage était couperosé à l’extrême, sous une buée l’œil s’absentait…» Oui! Le beau, le brillant abbé Bandy est devenu un pochard couperosé!

 

Commence alors l’analepse. Le narrateur se souvient quand, enfant, il le vit la première fois apparaître en chair et en chaire: «Bandy, chamarré, entra à l’autel de Dieu. L’homme était beau, sûr, et d’un geste si juste bénissant les fidèles qu’il les tenait d’autant plus à distance, à bout de bras. J’aurais voulu pleurer, et ne pus que m’extasier: car les mots soudain ruisselèrent, ardents contre les voûtes fraîches, comme des billes de cuivre jetées dans une bassine de plomb; l’incompréhensible texte latin était d’une netteté bouleversante; les syllabes sous sa langue se décuplaient, les mots claquaient comme des fouets sommant le monde de se rendre au Verbe; l’ampleur des finales mimant avec l’exact retour du prêtre dans l’envol d’or de la chasuble au Dominus vobiscum, était une basse insidieuse de tam-tam fascinant l’ennemi, le nombreux, le profus, le créé. Et le monde rampait, se rendait: au terme de cette nef soudain ensoleillé sans effet, au sein de cette campagne si verte, dans les odeurs et les couleurs, quelqu’un, au verbe embrasé, savait se passer des créatures…» Comme le narrateur enfant face à la révélation du Beau Parler, nous restons fascinés par un tel style. Comment peut-on écrire aussi bien à une époque où l’on essaye de faire passer les facilités de la phrase courte, la mise au ban de l’adjectif, de la métaphore, de la rhétorique et les relâchements syntaxiques pour le sommet de la modernité?! Heureusement, il y a Michon!

 

Mais le beau style a ses dangers, ses faiblesses. Retenons, dans la citation ci-dessus, les syntagmes «tenir les fidèles à distance» et «se passer des créatures». L’évolution de l’abbé Bandy nous éclairera à leur propos. Pour l’heure, Bandy le flamboyant, sous le regard enamouré de quelques paroissiennes, quitte l’église le regard rivé sur la fuite d’un oiseau pour se diriger vers une énorme moto noire, une des premières BMW exportée: «Il alluma une cigarette blonde: Mourioux ne connaissait pas ce luxe, cette odeur quasi liturgique, femelle, cléricale; il en tira quelques bouffées, la jeta, referma son blouson et, ayant d’un geste ineffable, digne d’un grand dignitaire jadis en chasse, pris à pleines mains et jeté tout le poids de sa soutane sur la jambe d’appui, il enfourcha l’énorme bécane et disparut».

 

Seule la grand-mère du narrateur, qui a passé l’âge du crêpe blanc et des voilettes, reste sceptique: «Il s’écoute parler». La messe de Bandy était certes un spectacle, une œuvre d’art aux fastes langagiers époustouflants, mais elle manquait de profondeur, d’empathie, d’humanité; «elle tenait à distance les fidèles», «elle savait se passer de créatures». Le narrateur le comprendra plus tard: «Il s’enivrait des échos de son verbe, s’émouvait de l’émoi qu’il causait aux chairs des femmes et aux cœurs des enfants, en un mot il faisait du charme. Sa messe impeccable était une danse de séduction; les noms y éclataient comme les plumes d’un oiseau à la parade; la perfection chatoyante des consonances latines était le complément de la chasuble aux couleurs cycliques (…) Qui cherchait-il à séduire? Dieu, les femmes, lui-même?»

 

Lorsqu’il se met en scène et se contemple dans son propre miroir, désincarné, sans empathie, le Grand Parler, comme la roue du paon, flirte avec le grotesque. Mais voilà qu’un jour – on ne saura jamais pourquoi – l’abbé séduisant, le théologien à l’éloquence brillante qui faisait l’ange comme certains insectes se font brindilles pour surprendre leur proie, a perdu la foi, celle de Don Juan qui est de plaire aux belles créatures: il est devenu un paysan alcoolique confessant des cinglés dans un hôpital psychiatrique. Une vieille mobylette a remplacé la rutilante BMW  et ses sorties, désormais, ne sont plus qu’une lamentable parodie de ses chevauchées de jeunesse: «Il écrasa le mégot sous sa botte, nous salua. Sa mobylette était appuyée  sur le mauvais crépis de la façade; il en saisit résolument le guidon, enjamba la machine et, la tête trop haute comme s’il regardait toujours les étoiles et refusait de déchoir sous cet œil aveugle et multiple, presque humain en somme, il pédala pour lancer le moteur; la pétrolette fit un maigre zigzag, il tomba». Mais l’abbé à terre a maintenant le regard du Seigneur au fond de ses yeux d’ivrogne, enfin «humain en somme». Il ne tient plus les créatures à distance, il les console, il partage leur sort, leur disgrâce, leur malheur. Enfin son discours s’est incarné…

 

Ainsi en va-t-il de la littérature: comme l’abbé Bandy, l'écrivain doit se confronter aux douleurs des hommes; et le style aussi doit «se pochardiser» pour laisser entrer l’humain; car «poétiquement toujours, sur terre habite l’homme», et le Grand Parler, loin de le tenir à distance, doit s’effacer pour lui offrir la place centrale. Au travers de l’histoire de Bandy, de cette disgrâce par l’alcool, miroir dans lequel il contemple la sienne, le narrateur comprend son erreur: tel un étudiant en Lettres, il idolâtrait la littérature, il en absolutisait le style. C’est en pratiquant, en écrivant, et en accordant la préséance aux «créatures», en partageant leur sort surtout si leur vie est minuscule, qu’il surmontera cet écueil. Le voilà bientôt prêt à devenir écrivain…

 

En remerciement, Michon offre à l’abbé Bandy deux belles morts imaginaires. L’une «hiéroglyphe accompli et forme consommée», tel qu’en lui-même, aurait dit Mallarmé. L’autre à la Saint-François d’Assise, dans une nature où le verbiage brillant a laissé place au langage simple des animaux qui, loin d’être «tenus à distance», retour définitif des créatures bannies, semblent s’adresser à l’abbé apaisé: «Quelque chose lui a répondu qui ressemblait à l’éternité, dans le verbiage fortuit d’un oiseau. L’ébrouement soudain d’un cerf proche ne l’a pas surpris; il a vu une laie venir vers lui avec douceur; les chants si raisonnables se sont accrus avec le jour; l’éclaircie de l’horizon a dévoilé un sous-bois de huppes, de geais, des plumages ocres et roses comme des fleurs, des becs attentifs et des yeux ronds pleins d’esprit (…) Il a relevé la tête, a remercié Quelqu’un, tout a pris sens, il est retombé mort».

 

Suite demain 

 

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