Jérôme Meizoz, Temps mort (06/06/2014)

 

Par Alain Bagnoud

On n'a pas besoin d'avoir vécu dans une campagne catholique pour prendre de l'intérêt au dernier opus de Jérôme Meizoz. Mais ceux qui, comme moi, partagent avec l'auteur une mémoire transmise par les générations précédentes, sentiront en eux quelque chose s'éveiller quand ils liront Temps mort.

Ce livre est le compte-rendu et le commentaire de la découverte qu'a fait l'écrivain, dans un grenier, des carnets de sa tante, celle qui lui a servi également de mère et de grand-mère, Laurette. Dans sa jeunesse, celle-ci était jaciste, présidente de la section Christ-Roi de Vernayaz, active dans le mouvement entre 1937 et 1945.

Le jacisme, qui, comme le relève Meizoz, évoque le mot fascisme, obéissait plutôt à une idéologie pétainiste. Sous ce nom un peu barbare, il faut lire le sigle J.A.C : Jeunesse agricole catholique.

Il s'agissait d'une organisation militante qui avait pour but, selon la brochure La J.A.C.F, pourquoi ? comment ? publiée en 1937, de « refaire une classe rurale franchement chrétienne ». Les réunions n'étant évidemment pas mixtes, Meizoz s'attache à l'analyse d'une section féminine, celle que présidait sa tante.

On trouve, dans les documents qui sont restés, de quoi examiner le mouvement et ses idées. Ses angles d'attaque politiques sont clairs : le chrétien doit servir la patrie, respecter les autorités et les patrons, craindre les communistes, prier pour que la Russie soit délivrée. Sur ces sujets, la prière est évidemment le seul moyen d'action des jeunes filles puisqu'elles n'ont pas le droit de vote.

Mais il en est d'autres sur lesquels elles peuvent agir. Des consignes strictes donnent forme à bien des actes de la vie quotidienne. La mode : vêtements jusqu'au cou, couvrant les genoux et les coudes. Le flirt, les plaisanteries déplacées, les discussions légères : les éviter. La danse : suspecte. La radio, la lecture : des dangers. Le corps : il ne nous appartient pas.

L'objectif est que ces jeunes filles de la campagne deviennent des épouses et des mères chrétiennes, ou à défaut des vieilles filles, situation tragique, le mariage étant la seule vocation civile.

Toute cette idéologie, qui était portée par une propagande efficace, s'est effondrée dans les années soixante. Elle reste familière à ceux qui, comme moi, ont été en contact avec ce monde-là. Familière aussi à Annie Ernaux, qui signe la préface du livre en rappelant cet idéal passé de la fille soumise livrée à la propagande de l'église.

Mais des idéaux, il en est d'autres. En partant de cet exemple jaciste, Temps mort nous fait réfléchir aux forces auxquelles nous sommes soumis, sans les voir, parce que la proximité nous aveugle. Il nous fait nous souvenir que l'individu, ses croyances, ses idées sont le produit d'une époque. Et que nous n'y échappons pas plus que nos aïeuls.

 

Jérôme Meizoz, Temps mort, Editions d'En Bas

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