MANDELA EST MORT … (18/12/2013)

Par Anne Bottani-Zuber

 Mandela est mort et j’ai appris qu’il lisait Aimé Césaire dans sa cellule de la prison de Robben Island. Ça m’a donné envie de me plonger dans le Cahier d’un retour au pays natal. Je n’en suis pas ressortie indemne.

C’est une écriture exigeante, rythmée, la syntaxe est bousculée, les mots rares sont légion. Il faut lire ce texte à voix haute, il le faut car sinon le cri ne sort pas.

Mais l’exigence va plus loin.

Avec violence, Césaire dénonce, pleure, chante, apostrophe et proclame.

Dénonce …

la faim qui empêche les enfants d’apprendre quoi que ce soit à l’école

la peur qui est partout : dans les ravins, dans les arbres, dans le sol, dans le ciel ; le morne lui-même a peur

l’impunité : l’homme noir, on peut le battre, le torturer, le tuer sans avoir de compte à rendre à personne.

Pleure …

le travail inlassable d’une femme – sa mère – dont les jambes inlassablement, de jour comme de nuit, de nuit comme de jour, pédalent pour faire marcher une machine à coudre – une Singer – afin d’avoir de quoi nourrir sa famille

la rue « Paille », si mal famée, où la mer déverse ses détritus

la plage couverte d’ordures.

Chante la négritude qui …

…  « plonge dans la chair rouge du sol » (…)

« plonge dans la chair ardente du ciel » (…)

« troue dans l’accablement opaque de sa droite patiente ».

Apostrophe …

son peuple qui n’a pas à avoir honte de ce qu’il est, de son passé d’esclavage et qui mérite le respect

son peuple qui doit sortir de sa passivité et se lever

les blancs qui doivent cesser de considérer les noirs comme des inférieurs et accepter au contraire qu’ils soient des égaux, des partenaires.

Et proclame :

« Et elle est debout la négraille

la négraille assise

inattendument debout

debout dans la cale

debout dans les cabines

debout sur le pont

debout dans le vent

debout sous le soleil

debout dans le sang

debout

et

libre »

Mandela est mort ? Césaire est mort ? Non, pas plus que Voltaire et le Traité sur la tolérance, Olympe de Gouges et la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Hessel et son Indignez-vous ! … Les immortels ne meurent pas, tout le monde sait ça.

 

Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Editions Présence Africaine

 

 

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