mauvais plaisant (15/10/2013)

 

par antonin moeri

 

 

 

Les histoires de certains écrivains nous font aussitôt songer aux films de Buster Keaton, Chaplin ou Jacques Tati. Gogol, Kafka et Svevo font partie de ces écrivains-là. Dans une de ses nouvelles (peut-être une des plus réussies), Svevo met en scène un écrivain sans lecteurs. Mario Samigli a 60 ans. Il avait publié, 40 ans plus tôt, un roman passé inaperçu et vivoté, depuis, grâce à un petit emploi. Même s’il écrit peu, Mario a préservé l’estime de lui-même. Il célèbre la vélocité des mouches dans de délicieuses petites fables. La seule personne qui l’admire, c’est son frère Giulio qui soufre de la goutte et qui aime entendre, le soir, la voix apaisante de Mario lui lisant «Une jeunesse», son roman passé inaperçu 40 ans plus tôt.

Enrico Gaia, un homme d’action, actif et infatué de sa personne, jovial représentant en vins qui a étouffé le poète en lui, ne supporte pas la prétention de Mario, lequel ne désespère pas de connaître la gloire, lequel continue de vivre «de songes et de fables». Enrico veut «lui arracher des yeux son trop beau rêve». «Il veut le guérir définitivement de sa honteuse vanité». Le 3 novembre 1918, quand les Italiens libèrent Trieste du joug austro-hongrois, Mario fait mention de «sa plume en présence d’un événement aussi important». Ce qu’Enrico ne peut supporter. Il décide alors de mystifier le présomptueux (victime idéale de son futur stratagème). Il parle à Mario d’un contrat mirobolant qu’il pourra signer avec l’agent d’un éditeur autrichien qui veut acheter les droits de «Une jeunesse» en allemand. Mario se sent pousser des ailes. Il imagine un grand critique qui a dû parler de lui au célèbre éditeur. Il signe le contrat. Il savoure l’imminence de sa célébrité. Il voit son succès grandir chaque jour. Il relit son livre, fait des corrections, le gonfle de mots nouveaux.

Quand il découvre qu’il a été berné, il fond en larmes, lui qui a attendu pendant 40 ans de recevoir une offre de ce genre. Ce qui le déchire, c’est d’avoir ainsi perdu sa raison de vivre. Il administre à Enrico une volée de coups rageurs. La chute est inattendue: le supérieur de Mario ayant vendu pour le compte de celui-ci les 200.000 couronnes prévues par le contrat mirobolant, somme vendue à un certain taux de change qui a chuté à cause de l’effondrement de la monnaie autrichienne, Mario se trouve avoir gagné 70.000 lires. Ce qui explique le titre «Une farce réussie». Or cette chute ne présente pas un intérêt majeur. Ce que retient le lecteur, ce sont la drôlerie des situations, l’audace de la lucidité, l’analyse féroce des mouvements du coeur et «l’écriture au bistouri». Svevo a puisé dans son expérience pour écrire cette nouvelle mais ce qu’il raconte nous concerne tous: rêve de gloire, ambitions déçues, retour au désert, revanche qu’on voudrait prendre sur des ennemis imaginaires ou non, désespoir que le réel nous assène avec un sourire hideux, tromperie, crédulité punie.

Comme la plupart des personnages masculins de Svevo, Mario est un être fragile, infantile, naïf, un peu cinglé, sans colonne vertébrale, replié sur un monde médiocre. La République des Lettres ne l’a pas admis en son sein. C’est un inapte. Son rêve de grandeur, il croit enfin le réaliser alors qu’il tombe bêtement dans un piège ourdi par un personnage haineux, écrivain manqué, cynique et moqueur. Or cette expérience ne l’abattra pas. Et au lieu de littérature, il donnera plus d’affection à son frère. Il le traitera «maternellement, avec autorité et douceur». Il lui lira des fables composées dans la solitude la plus absolue, des fables écrites pour eux deux.

L’image du frère malade écoutant amoureusement Mario lui lire des fables animalières est une image de grand-guignol. Mais comme ils sont heureux de renouveler leur garde-robe avec l’argent gagné avec la fructueuse opération de change, de manger des mets plus raffinés, les deux frères qui ont retrouvé confiance!!! Et quand on sait que SAMIGLI est le pseudo que Svevo avait utilisé pour signer des articles dans un journal, on se dit que le paisible bourgeois de Trieste sut, grâce à l’ironie et à un sens aigu du comique, offrir une belle résistance à l’angoisse que le manque de reconnaissance publique pour son art faisait monter en lui à une époque où on commençait tout juste à parler de «La conscience de Zéno».

 

 

Italo Svevo: Le bon vieux et la belle enfant, POINTS Seuil, 2008

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