Un taxi pour l'absurde (01/09/2013)

 

Par Pierre Béguin

 

Retour de voyage.

Aéroport de Cointrin, samedi soir, 23 heures.

35 kilos de bagages et deux petites filles à moitié endormies. Allez, un taxi et elles seront bientôt dans leur lit! Sauf qu’on est en Suisse et qu’en Suisse il y a des lois, beaucoup de lois. Dont certaines absurdes. Et c’est ce que nous allons démontrer...

Donc on attend son tour à la sortie de l’aéroport, bien en file, patiemment. Tête de file, enfin! Un, puis deux taxis qui nous passent sous le nez, emmenant des passagers situés pourtant derrière nous. On s’insurge:

– Je ne peux pas vous prendre, nous lance le chauffeur suivant en montrant du doigt les deux fillettes affalées sur les bagages, je n’ai pas les sièges adéquats, ça me coûterait 100 francs d’amende en cas de contrôle!

– Et que fait-on?

– Essayez avec un collègue qui aurait les sièges!

Sauf qu’un coffre de taxi, c’est fait pour les valises, pas pour entreposer des sièges d’enfants au cas où...

Dix minutes et une bonne douzaine de refus plus tard, on s’interroge. Prendre le train, puis les transports publics? Sans connexion directe (eh oui!), avec 35 kilos de bagages, deux fillettes qui dorment et dix minutes de marche pour atteindre la maison? Difficile. Autre solution: je garde les filles, ma femme prend un taxi et revient avec la voiture. Environ 50 minutes au final, tout de même... Alors on insiste une dernière fois. Et là, surprise:

– Moi je m’en fous de cette loi, montez!

Merci Monsieur le chauffeur de taxi d’ignorer une loi qui, au motif de les protéger, laisse sur le trottoir deux petites filles ivres de fatigue à la sortie de l’aéroport! Oui, mais il y a aussi les gardiens de la fameuse loi... Quelques kilomètres plus loin, contrôle de police. Deux filles qui dorment sur la banquette arrière, la tête posée sur les genoux de leur mère. Et pas de sièges pour enfants!

– Ça vous fera une amende!

A mon grand étonnement, le chauffeur garde son calme:

– Pas de problème, Monsieur l’agent, je suis en tort, je paie.

Et pendant qu’on lui dresse son procès-verbal en bonne et due forme, il descend de voiture, ouvre le coffre et en sort tranquillement les bagages.

– Que faites-vous? lui lance le pandore.

– Je dépose mes clients ici. Je ne peux pas continuer à rouler ainsi en tort.

– Pas question! lui répond l’agent, vous allez terminez votre course!

Le chauffeur, toujours très calme:

– Monsieur l’agent, si vous m’arrêtiez en état d’ébriété, vous ne me laisseriez pas continuer ma route, non? La règle vaut pour les sièges d’enfants. Vous n’avez qu’à amener vous-même ces gens à destination.

Puis il ajoute avec un soupçon d’innocence feinte:

– C’est vrai que vous n’avez pas de sièges pour enfants vous non plus...

L’agent fait mine d’ignorer la remarque, termine son procès-verbal et s’adresse au chauffeur sur le ton le plus officiel:

– Maintenant vous pouvez y aller. Remettez ces bagages dans le coffre et conduisez ces gens à leur domicile.

– Je vous ai déjà dit que non. Je vous les laisse! Si un de vos collègues m’arrête plus loin, ça me coûtera de nouveau 100 francs. Très peu pour moi!

Puis, en ouvrant la porte arrière:

– Je suis désolé Madame mais je dois vous déposer ici, dit-il à ma femme.

Cette fois le pandore semble perdre sa contenance de pandore. Il sait que le chauffeur a raison. Mais deux petites filles endormies sur quatre valises à minuit au bord d’une route est une responsabilité qu’il ne s’attendait pas à endosser. Et lui aussi commence à comprendre qu’une loi impraticable sans exception, et édictée par une poignée d’abrutis incapables d’en prévoir toutes les conséquences, vient de placer d’un coup, au beau milieu de la nuit, six personnes dans une situation absurde. Alors il a cette ultime réaction de bon sens:

– C’est bon pour cette fois, lance-t-il en déchirant l’amende, mais remettez ces bagages dans le coffre et terminez votre course prudemment!

Et nous, pour une fois, on peut pavoiser: cette histoire vraie – j’en témoigne – n’est pas une Genferei, c’est une Schweizerei. Faudrait tout de même pas imaginer qu’on a le monopole de la connerie, à Genève!

Quoique...

Sur le chemin du retour, j’ai pensé à ce film dont j’ai oublié le titre et qui dresse, en quatre tableaux, le portrait de quatre villes, la nuit, au moyen d’une anecdote dont un taxi est le fil conducteur. Si l’on avait voulu inclure Genève dans ce film, nul doute que cette anecdote en aurait fait une peinture particulièrement pertinente.

 

 

 

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