devenir-animal (12/06/2012)

 

par antonin moeri

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Le narrateur du «Journal d’un fou» voit la fille de son directeur descendre d’une calèche pour entrer dans un magasin. Mais la petite chienne de cette femme ne franchit pas le seuil du magasin et le narrateur se demande s’il délire en voyant de ses yeux Medji (la petite chienne) prononcer ces mots à l’adresse d’un autre chien «J’ai été ouah ouah j’ai été ouah ouah très malade». Finalement, le narrateur n’est pas si étonné puisqu’il a entendu dire qu’en Angleterre un poisson était sorti de l’eau pour prononcer deux mots et qu’il a lu dans les journaux que deux vaches étaient entrées dans une boutique pour y acheter une livre de thé. Le narrateur sera étonné quand il entendra Medji dire à l’autre chien qu’elle lui a écrit une lettre. Et quand le narrateur lira les lettres que Medji a envoyées à Fidèle, sa stupéfaction n’aura plus de limites.

Ces longues lettres font entrer le lecteur dans une zone d’étrangeté: le foyer de perceptions du chien. Gogol ne cherche pas, ici, à répondre à la question «Comment l’animal voit-il le monde?», il ne cherche pas à décrire minutieusement l’univers du chien, ce monde à lui, lié à son système perceptif. Et pourtant, Gogol installe le lecteur dans un état d’alerte qui est un autre mode de présence au monde. Gogol use de ce subterfuge avec humour puisque son héros découvrira, à travers les lettres de Medji, la vie intime de la fille du directeur dont il est amoureux. Ce devenir-chien a également une autre fonction, celle d’accélérer le naufrage d’Auxence Ivanovitch.

J’ai alors songé aux souris qui évaluent les performances de «Joséphine la cantatrice», aux chiens qui assistent à la levée de corps du vieil alcoolique dans «Même les chiens», au cafard de «La métamorphose» qui ne parvient plus à se retourner sur le ventre et qui se demande comment réagira son patron quand il apprendra l’absence au bureau de Grégoire, au «Colloque des chiens» de Cervantès qui a marqué le jeune Freud, à l’inégalable devenir truie de la psychanalyste Marie Darrieussecq.

Songeant à ces divers devenir-animaux, je me disais que le devenir-animal offrait la possibilité d’écrire un texte de pure imagination. J’ai alors commandé «Milieu animal et milieu humain» du baron von Uexküll qui ne cesse de s’émerveiller devant la diversité des mondes où évoluent les êtres et dont Gilles Deleuze a reconnu l’originalité.

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Jakob von Uexküll: Milieu animal et milieu humain, Rivages, 2010

 

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