Que désigne ce mot: littérature? (30/11/2010)

 

 

 

 

par antonin moeri

 

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Le narrateur de «La Cour des grands» s’appelle Xavier Chaubert. Moniteur de judo, il rêva d’une carrière de champion international. Zut! Anschwanden lui passe devant le nez. Faudra se contenter des seconds rôles. Xavier décide alors d’écrire sous pseudo des romans de gare qui se vendront par dizaines de milliers. Et voilà que les auteurs suisses sont invités à l’Escapade: quatre jours (dans le nord de la France et à Paris) de lectures, dédicaces, conférences, rencontres, débats. Le rêve!!!!!!

Le hic, c’est que l’ordinateur s’est trompé: trois auteurs people ont été invités en même temps que l’illustre Montavon qui, lui, fait une «vraie carrière», est auréolé d’une «vraie gloire». Montavon sait ce qu’écrire veut dire, il édite ses livres chez Gallimard, il songe sérieusement au Nobel, il ne peut accepter de signer ses oeuvres à côté de vulgaires pitres de province. Ce mépris, il le manifestera au cours des quatre jours, mais un cataclysme va l’anéantir: la perte du cahier contenant ses derniers poèmes. Chaubert y découvrira une dizaine de poèmes «douloureusement accouchés (...) sur l’approche terrifiante de la mort».

Il y a, dans ce roman, des moments de délire, des descriptions de repas flaubertiennes, des évocations superbes de corps féminins, d’un rameur sur l’eau (trois pages à couper le souffle), de personnages qui, au fil du récit, deviennent bouleversants, en particulier celui de l’écrivain nobélisable, pathétique avec sa soif de reconnaissance, ses stratégies machiavéliques, sa vanité de paon foireux, son irrémédiable solitude, ses rages enfantines. Il y a une énergie rare dans le geste de Bovard (en dépit de quelques facilités dans la gauloiserie), qui rend palpitante la lecture de ce roman. On tourne les pages comme celles d’ «Europa» de Tim Parks (dont le cadre spatio-temporel rappelle celui de «La Cour des grands»: un voyage en car, qui dure trois jours, de Bologne à Strasbourg avec des intellos qui ne croient plus en rien), on tourne les pages avec une jubilation que l’auteur vaudois sait communiquer au lecteur.

Est également posée, ici, la question de la littérature, ou plutôt de ce que peut désigner ce mot. Question qu’on peut légitimement poser à une époque où les livres de Marc Lévy valent infiniment plus que ceux de Michon, et où les mémoires de Zidane valent infiniment plus que les nouvelles d’Annie Saumont. A cette question, Bovard ne donne pas de réponse. Il la met «juste» en scène.

 

 

Jacques-Etienne Bovard: La Cour des grands, Ed.Campiche 2010

 

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