E la nave va (03/11/2009)

Par ANTONIN MOERI

 

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Lisant le dernier livre de Marie-Claire Dewarrat, “Chroniques d’altitude”, je me demandais ce qui faisait la marque d’un écrivain. Est-ce la colère, l’empathie, la lyrisme, la nuance, le style? C’est peut-être dans les comparaisons (qui sont des images) que l’on reconnaît une patte. Les larmes me sont venues lorsque je suis tombé sur celle-ci, à propos d’une patiente avançant avec des béquilles dans une clinique valaisanne de réhabilitation: “Elle tangue un peu, de-ci, de-là, comme ces petites barques maladroites que leurs rames maintiennent à peine dans le roulis mais qui avancent, vaille que vaille, avec constance”.
Et puis, il y a le traitement des stéréotypes, la distance ironique privilégiée par l’auteur: “la limite des neiges que la littérature romanesque et celle des offices du tourisme qualifient systématiquement d’éternelles”. Il y a le sens aigu de l’observation: le tablier noir à rayures blanches que portent les serveuses de la salle à manger des curistes de première classe. L’ado privé de parole et de coordination musculaire qui, juché sur le cheval Liberté, éprouve les joies de l’hippothérapie.
Il y a aussi un monde à critiquer. Le nôtre. Ce paradis incolore, inodore, hygiénisé, mémorisé, archivé, numérisé où le sujet acronymisé attend, “assis dans sa merde, sa pisse et sa nostalgie que quelqu’un puisse s’échapper d’un colloque pour venir le changer”. Ce paradis feutré où les psychologues souriantes, bardées de diplômes internationaux, vous conseillent de lâcher prise alors qu’à côté survit avec des tuyaux dans les orifices l’homme que vous avez aimé, cet éden où les employées hyper-compétentes, belles, sûres d’elles, affables, élégantes, préparent les programmes de thérapies du lendemain, quand le patient au bout de ses forces devra “crapahuter d’un étage à l’autre au gré des changements de dernière minute”. Cet éden où l’on ne fait pas appel à la dignité de l’être humain mais à la catégorie dans laquelle on l’enferme pour pouvoir s’occuper de choses plus urgentes.
Et il y a les énumérations à la Novarina, le rythme, la cantilène, les mille baisers de la grand-mère, le vol des choucas dans le ciel embrasé, les mots enfin trouvés pour chanter la beauté de la nuit, évoquer “la puérile magie des signes”, cette “traînée d’or qui se déployait de là-haut, en s’élargissant, vers la Terre”. Les mots enfin trouvés (même créés) pour faire de cette clinique high-tech juchée sur les sommets helvètes un paquebot rutilant qui vogue imperturbablement sur les flots d’un océan poussif.
A ces “Chroniques d’altitude”, j’ai donné mon adhésion sans réticence. Parmi les livres publiés et lus cet automne, je trouve que c’est un des plus beaux.

 

Marie-Claire Dewarrat: Chroniques d'altitude, Edition de l'Hèbe, 2009

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